12/02/2017

Deuil pour oeil

Au bout d'un moment il faut se résigner. Ca n'est pas si facile. Une amie lui livrait une analyse somme toute évidente, limpide : il était en face d'une femme qui ne voulait pas s'engager mais avait terriblement besoin d'être rassurée sur son amour pour elle. Alors elle le tenait à distance mais ne le lâchait pas. Pour lui, pas évident de s'y retrouver. Ne pas la voir le faisait souffrir puisqu'elle lui manquait. La voir le soulageait d'abord, mais vite il souffrait puisque la relation n'allait jamais vraiment plus loin. Pas de baisers, pas de toucher, à peine quelques effleurements de la main à la main si il craquait (ce qui pouvait lui arriver plus souvent qu'à son tour), mais jamais davantage. Et surtout jamais de promesses. "Rien n'est immuable" lui avait-elle dit un jour avec une philosophie passive qu'il ne lui connaissait pas. La phrase l'avait troublé, plongé dans une incertitude difficile à gérer : elle pouvait vouloir dire qu'il fallait qu'il soit patient, tout simplement. Elle pouvait également vouloir dire qu'il pourrait attendre des années sans que rien ne se passe, jamais. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir. Et plus il y réfléchissait, ou pour le dire honnêtement, plus ça l'obsédait, plus il finissait par considérer cette seconde hypothèse comme la seule valable. Mais voilà : il ne pouvait pas s'y résoudre. Il ne pouvait pas. Il voulait encore y croire. Combien de temps tiendrait-il ? La même amie qui lui avait fait un portrait franc de N. avait, une fois de plus, tout synthétisé, lapidaire : "ça dépend de ton degré de tolérance. A partir de quand tu ne supportes plus cette situation ? Tout le monde a un niveau de tolérance différent. Toi, il est vraiment élevé. Mais ça ne change rien."
N. le contactait au quotidien. Elle lui envoyait des messages, sur tous les supports possibles : Facebook, Messenger, Whatsapp, SMS, Twitter... Elle lui écrivait des lettres, lui offrait des livres, l'invitait à des concerts... Il gardait comme une blessure symptomatique ce concert récent où elle l'avait prévenu à la dernière minute : elle avait une place en rab. Tenté ? Il avait sur le champ annulé sa soirée prévue de longue date. Elle l'invitait, un soir, comme ça, spontanément. C'était un signe. Il ne l'avait pas beaucoup vue, elle devait prendre quelques photos, interviewer quelques artistes. Peu importait : il l'inviterait à dîner après le concert et ils discuteraient, ils passeraient un bon moment. Mais sitôt le concert terminé elle était rentrée chez elle, sans hésiter, sans s'excuser, rien. Elle avait déjà dîné.
Il en avait été soufflé. C'en était presque drôle. Tous ces espoirs balayés avec le sourire, ce sourire lumineux avec lequel elle éteignait tout. Cet épisode avait été un tournant : il lui avait permis de se confronter enfin, violemment mais certainement, à l'impasse de leur relation. Voilà, c'était fini. Et puis deux jours après elle lui proposait de passer une soirée ensemble, pour discuter. Espoir à nouveau. Jusqu'à ce qu'elle lui annonce, légèrement pincée de gêne tout de même, que la soirée allait être plus courte que prévue, une copine exilée squattait chez elle pour la semaine.
Il était baladé, promené comme une feuille dans le vent, comme un sac en plastique sur un trottoir de banlieue. Quelque chose lui avait échappé qu'il ne maîtrisait plus du tout. Probablement, elle n'en était même pas consciente. Elle ne calculait pas le maelström dans lequel elle le plongeait. Probablement valait-il mieux qu'elle ne se pose pas la question, trop occupée par sa propre vie, ses propres problèmes, son quotidien bousculé, secoué de toutes parts entre un boulot pénible, des enfants à gérer, un ex indélicat, pas assez d'argent... Et au milieu de tout ça, elle s'escrimait vaillamment pour donner l'illusion d'une vie joyeuse, dynamique, positive et accomplie entre ses sorties, ses amies exubérantes, ses activités permanentes, ses voyages... Lui, ça ne le trompait pas. Mais elle, peut-être parvenait-elle à se tromper elle-même, après tout. Ecourter leur prochain rendez-vous avait été le dernier coup de semonce sur ses illusions. Tout allait mourir, tôt ou tard. Ne resterait qu'un souvenir flou, comme des larmes sous la pluie. Peut-être cela lui suffirait-il, à la longue. Mais pour l'heure, comme disait Charlie Parker, Now is the time. Il fallait s'y résoudre : c'était fini.

7/11/2017

Lit, masse

C'est dingue en fait le nombre de trucs qu'on fait pour une fille, sans même s'en rendre compte. Et puis quand elle vous refuse, ou vous quitte, tout s'évapore. On se retrouve avec un grand vide en guise de jours, et se révèle en creux toute la structure qui vous tenait. L'effondrement est assez total, et c'est bien la preuve qu'avant, vous vous teniez pour elle. Elle donne un sens, une droiture à votre vie. Vos journées vont dans un sens précis dont elle est le cap. Sans y prêter attention de nombreux détails, des réflexes, des habitudes, des opinions mêmes n'existent que parce qu'elle y tient, et parce que cela vous permet d'être en relation avec elle. D'être dans son monde. De le découvrir, et de la découvrir, elle. Et puis du jour au lendemain, ou juste le temps de comprendre qu'il faut lâcher prise, plus rien. Il faut alors tout réinventer, gratter le sol pour trouver du sens quelque part, ou quelque chose. Se relever, quand bien même ça aurait un intérêt. Tenez par exemple, moi pour A. : - je me levais, et me forçais un peu à aller bien. Après tout, elle était là, quelque part pas si loin, accessible d'un mouvement de main. Ca donnait du beau aux jours. - j'ai écouté des chansons qu'il ne me serait jamais venu à l'idée d'écouter. Mais plus encore, j'ai aimé ces chansons. - j'ai regardé plusieurs épisodes d'une série bizarre, mais qu'elle aimait. Je me suis demandé ce qu'elle y aimait, et j'ai à mon tour aimé ça. - je faisais du sport. Pour mincir, être viril, être beau, qu'elle soit fière de me voir, et potentiellement de me présenter autour d'elle. - j'avais une faim d'entreprendre, de construire quelque chose, un projet, un soleil à suivre qui frappait mon front et me rendait fier. Des envies de voyages, de vacances de rêve aux Bahamas dans une villa sur pilotis, eau claire et poissons dorés. Je n'écoute plus les chansons, je n'ai pas terminé cette série. Ce ne sont pas de mauvaises chansons ni une mauvaise série, mais elles m'ennuient, je les regarde chuter devant moi comme des masses mortes. Elles n'ont aucun sens. Leur intérêt était ailleurs et cet ailleurs a disparu. Avec lui toute cette structure quotidienne, toute la routine de la musique et de la télé. Toute la vie. J'ai arrêté le sport. Je laisse mes muscles s'enfoncer dans mon lit comme si rien ne m'obligeait à me lever demain. D'ailleurs, rien ne m'y oblige, je n'ai plus de projet valable, plus de voyage en tête qui ne me semble triste, dérisoire, stupide en vérité. Toutes ces envies se sont tous effritées, poussière désuète. Comme un rêve au matin. Je ne suis plus dans aucun futur, je suis dans l'instant et cet instant désormais est vide.

7/10/2017

Goodbye, dark sky

Une bonne journée. Déjeuner avec un excellent ami retrouvé par hasard. Se dire des choses vraies et nobles. Sentir le bonheur de partager quelque chose d'élevé. Se souvenir des moments importants. Je tire de notre expérience amicale une vraie fierté, une énergie vive. Puis retrouver des clients que j'aime bien. Bosser pour eux, avec eux, c'est passer un bon moment. Être bon dans ce que l'on fait et en recevoir la gratification, c'est agréable. Ca m'apaise. Puis, prendre un verre avec eux, puis deux, parler de tout autre chose que du boulot. Boire du vin, du bon, du Bourgogne, un second verre, pourquoi pas un troisième. Se parler franchement, comme ce midi. C'est une journée franche, comblée, qui pourrait être sereine. Haine, ma sereine, ne vois-tu rien venir ? Je rentre chez moi vers 22h. Le ciel est encore clair. Une heure auparavant je m'étonnais de ce ciel pur, de la lumière nette du jour. C'est une journée qui s'installe, qui dure. Une journée qui est bien là, et qui n'a pas l'intention de bouger. Elle prend son temps, on ne peut rien lui dire malgré les averses torrentielles. Une journée qui s'affirme. Arrivé dans mon studio je fais deux ou trois conneries avant de me décider à me foutre au lit avec une série tv sur mon ordinateur. Je baille rapidement. Je joue avec mon téléphone. Je vérifie mes messages. Rien. Je prends conscience d'un coup qu'il m'a fallu deux minutes, à peine, au terme de cette belle journée, pour que la tristesse surgisse. Sitôt claquée la porte du studio. Sitôt seul dans le couloir. Tout seul. Dans un studio que je n'habite que temporairement, dont je n'ai pas touché à la moindre déco, que je ne me suis pas du tout approprié. Je ferme l'écran du MacBook Air. Je pousse le bouton de l'halogène. Il fait tout de suite noir. Tout m'échappe. Il faudrait que j'appelle quelqu'un. Déranger quelqu'un. L. ne m'a laissé aucun message. J'ai totalement merdé notre relation. Je culpabilise. Je refais l'histoire. Tout est triste. Je suis paumé, tout seul dans ces draps qui ne sont pas les miens. Je tapote l'oreiller. Bonne nuit, vie de merde. Et je ne m'endors pas.

6/30/2017

L'archange Lenny terrasse le dragon romantique

Dans Le club, Leonard Michaels ne se contente pas d'être drôle, incisif et d'une troublante honnêteté. Il pose des mots simples sur des notions complexes de l'homme hétérosexuel. Car, oui, un homme hétérosexuel peut être habité de questions ardues, d'entrelacs de doutes mis aux prises avec des apories pleines d'angoisses, bref, des trucs pas simples. L'ami Leonard (qu'il me soit permis de l'appeler ainsi tant je me reconnais dans les lignes de ce roman, tout Yves que je sois et tous remords bus), l'ami Leonard donc aborde sabre au clair la notion puissante de "l'autre femme" : "c'est-à-dire celle qu'on n'a pas épousée. Selon vous tous, seule l'autre femme est intéressante. Mais s'il n'y avait pas une épouse au départ, l'autre femme n'existerait pas". Soit, et c'est en fait très vrai. L'air de rien Leo redonne ici ses lettres de noblesse à ce sacrement dévasté qu'est le mariage. Je n'ai plus les chiffres en tête mais ils sont effarants, on doit tourner autour de 50% de divorces après 5 ans de mariage sur Paris, peut-être 70% après 10 ans... Construire une histoire de couple sur la durée relève de l'épreuve à long terme, de la traversée du Pacifique à la nage. Et au bout : l'Amérique. Ca, je n'en sais en fait rien. Mais concernant cette histoire d'autre femme, il faudrait écrire un addendum. Qui dirait peut-être ceci : Lenny (pourquoi pas, big up à Michaels dont c'était le surnom) sécurise son mariage en testant sa capacité de séduction auprès d'autres femmes. Oh, rien de dangereux pour son couple, juste une sorte d'hygiène égocentrique. Comme le fait remarquer le narrateur du Club à son ami Cavanaugh, tant qu'il ne retrouve pas la femme qu'il a rencontrée un soir, son couple s'en sort renforcé. Et puis un jour Larry rencontre B. Elle est différente. Elle le touche. Elle le regarde comme si des murs insoupçonnés s'effondraient soudain, et qu'elle découvraient, fascinée, que la lumière peut briller autrement sur le monde. Bref : il se prenait pour une ampoule 1000 watts auprès d'elle. Et ça lui faisait un bien fou, d'autant plus qu'il trouvait également, de son côté que B. savait allumer des feux nouveaux. Si l'on considérait la libido masculine comme un édifice, disons un immeuble à plusieurs étages, B. incendiait l'ensemble, de la cave au grenier, avec tout de même une prédilection des flammes pour le boudoir. Mais elle restait l'autre femme. C'était bon, c'était bien, c'était tout. Alors quand Larry s'est séparé, il n'a pas envisagé B. autrement que l'autre femme façon Michaels. Mais ils se revirent.
Arrive probablement un âge, ou disons un moment, où passée l'expérience de l'autre femme et d'une vie de couple première, une vie de découverte, les Lenny se pointent devant leur fenêtre, un whisky tourne dans leur verre, et ils le sifflent sans se poser la question d'un quelconque romantisme. Ils balaient d'une main mûre le besoin de se rassurer, comme ils font le ménage chez eux : parce que c'est comme ça. Ils veulent vivre, intensément. Profondément. Proprement. Honnêtement. Leur regard ne se pose pas sur les lumières de la ville comme autant d'élucubrations, comme autant d'autres femmes possibles. Ils ne font pas voler leur esprit vers des cieux vaporeux où le monde serait meilleur. Ils sont sourds aux chants des sirènes. Ils se connaissent, et ils savent. Ulysse peut se rhabiller. Il n'y aura pas d'autre femme. C'est joli les concepts sur le couple mais au bout d'un moment il faut vivre. Lenny pose le verre vide dans l'évier et téléphone à B.

6/24/2017

Ithaque cardiaque

Dans la dernière scène de Factotum, Chinaski, alter ego de Bukowski dressé en Matt Dillon, évoque la puissance de la littérature comme un absolu qui vous mettra en contact avec les Dieux. Il dit ça d’une voix posée, tandis qu’il assiste avec une gourmandise experte au spectacle d’une strip teaseuse dans un bar miteux de Los Angeles, seul, ou peu s’en faut (un client traîne à quelques chaises de là, tout aussi seul, comme un écho sec). Tout l’érotisme de cette séquence tient à ceci que Bent Hamer, le metteur en scène, a compris vers quelles profondeurs célestes pouvait plonger le spectacle d’une danseuse tournant autour d’une barre, fut-ce dans un clair obscur chargé et brumeux. Car on fume, dans ce bouge beige et fade. Et on boit, de la bière, à cinq cents, à la bouteille, et en silence. La charge sensuelle étrange qui caresse l’âme ne vient pas de la danseuse. Elle est jolie, rien de plus. Aspirée par son exercice, elle semble oublier qu’il existe un monde par-delà le podium où elle fait le job. Elle danse pour elle-même, et d’ailleurs pour qui d’autre, sinon deux poivrots muets qu’elle ne regarde jamais. Elle tourne, lentement, avec cette forme d’ennui serein qui appartient à ceux qui routinent leurs gestes machinalement et sans déplaisir. La conscience du travail bien fait. Elle tourne et elle oublie que dans ce monde hors des limites de son podium il y a des hommes qui la regardent. Elle prend son temps. Il y a quelque chose de très apaisé. Ce bar, c’est Ithaque. Ulysse est de retour, et il a bien galéré. Mais avant de retrouver Pénélope et l’ampleur de sa pauvreté, il profite cinq minutes. C’est un havre. Une étape. La parenthèse qui isole et soulage. Il est arrivé. Le protocole n’est que bagatelle. L’effeuillage de la strip teaseuse n’est pas le propos. Le propos, c’est que quand Chinaski la regarde, il ne voit pas un corps dénudé. Et pourtant : Dieu sait à quel point il les aime, ces corps, ces femmes. Ce qu’il voit, Chinaski, c’est le monde qui s’ouvre à travers la beauté des femmes. Un monde où les mots sont un aboutissement, une félicité. Un bonheur ultime et calme. Comme de contempler une femme qui se tord pour vous, généreusement, gentiment. Une forme de bienveillance admirable. Les mots, les corps des femmes, c’est la même chose. Il n’y a rien de plus beau au monde. Rien, absolument rien, et la danse d’une strip teaseuse est un poème majestueux à qui sait cela. Les autres, qu’ils trainent dans leurs bureaux bidons toute la sainte journée, qu’ils poursuivent leur quête de ne pas vivre, et surtout, qu’ils ne se posent jamais de question. Tout ici est volupté. Tout est luxe, calme, et tutti quanti. Tout est apaisé. Je pense à ces images alors que je sors d’un sitting avec une danseuse d’un établissement parisien hors de prix. Je me demande si les filles ici ont lu Bukowski. La première qui me dit qu’elle est devenue strip teaseuse grâce à Factotum, c’est bien simple : je l’épouse. En attendant, je passe commande d’une vodka à 22 €. En fouillant ma poche pour payer en liquide, j’attrape une pièce de cinq cents. Je souris à la serveuse. Elle n’a pas lu Bukowski.

6/21/2017

Barmania

On atteint parfois un tel point de tristesse dans la solitude urbaine que lorsque la barmaid tout juste jolie remplit votre verre d'eau sans vous demander votre avis, ça vous touche comme une reconnaissance de votre humanité et ça vous donne envie de vous répandre en larmes.

10/31/2012

La faim, la faim, la faim

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. C'est ce que dit Stieg Dagerman dans un livre magnifique dont je dois relire régulièrement le contenu pour me convaincre qu'un tel livre existe bien. J'oublie néanmoins assez vite pourquoi Stieg Dagerman pense que notre besoin de consolation est impossible à rassasier, mais je sais que cette phrase est juste. C'est une phrase qui fait partie de ces phrases charnelles, disons phrases de chair, qui vibrillonnent dans la tête mais dont la vraie nature, la vraie origine, est dans le corps. Dans les muscles, les intestins. Sous la peau. C'est là, sous la peau, que la phrase de Stieg Dagerman file comme un lézard sitôt qu'elle me vient. Sitôt que je l'ai lue. Elle y est au chaud. Et je suis d'accord avec cette phrase : je sais, comme une inexplicable évidence, que notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Ne me demandez pas pourquoi. L'envie me prend de temps en temps de me faire tatouer cette phrase. À l'intérieur de l'avant bras. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. Cette simple idée me fait sentir adulte. Elle me montre la voie, elle me dit : "il y a plus de vie à assumer que notre besoin de consolation est impossible à rassasier qu'à essayer de le cacher." Et c'est déjà un début de consolation. Le dire. Affirmer ce besoin. L'avouer. L'aveu. Et je rencontrerais une fille qui aurait la voie d'Anna Aaron et elle me trouverait sans intérêt jusqu'à ce qu'elle découvre la phrase sur mon bras. Elle me fixerait, intriguée, désarçonnée, soudain je lui échapperais par ces quelques mots sur mon avant bras : notre besoin de consolation... Elle vérifierait dans mes yeux à quel point je suis d'accord avec Stieg. Elle dégagerait mon autre avant bras, celui sur lequel j'aurais fait tatouer "La Vie Simple". Et puis, sans un mot de plus, elle me prendrait contre son sein maigre.

6/03/2011

saint supplice

ça remonte à l'époque où je ne considérais plus la vie à l'image d'un type debout qui marchait tranquille, mais comme un type en loque, à genoux sinon à plat ventre au fond d'un puits où mourait une lueur fade et grise, lequel type de temps en temps parvenait à trouver la force de se hisser pour voir à quoi ressemblait le monde hors du puits : de verts patûrages interdits troués d'autres puits innombrables. ma rencontre avec f date de l'époque où je commençais à voir la vie comme ça. bien après l'adolescence, en somme.
f donc. et son cortège de tout ce qu'on veut. le tissu souple et blanc de la chair, sa douceur qui s'irise sous la lumière, le regard droit, c'est vrai, mais l'eau s'y trouble d'un doute, une question, la quête d'une vérité, une remise en question de la parole de l'autre, et puis les grains si absolument discrets égarés sur la joue, la tendresse qui apaise à la naissance du sourire, la rondeur élégante de l'anatomie qui porta. il y aurait tant à dire encore.
f avait osé son iris d'eau claire dans l'oeil du puits où je m'étais réfugié. soudain l'hiver m'a semblé moins long.
je n'ai eu aucune histoire avec elle. non pas que je n'aie rien souhaité. célibataire, j'en étais d'autant plus homme. on aura compris que les frontières furent définies par f. tacitement. calmement. maîtrisant du bout de ses doigts longs les élans de mes trippes. n'autorisant rien. pas même un merci. rien.
comment ? il y a un art de ne rien laisser dire qui est de tout deviner. la parole devient inutile. advienne que ne pourra pas.
qu'allais-je dire pourtant ? allais-je lui murmurer sous quels palais inaccessibles je voulais ses caresses ? lui conterais-je comme j'entendais le tempo des battements de ma peau sur la sienne ? révélerais-je la géographie rêvée de mes mains sur ses hanches ?
allons. il y aurait eu tant de jolies choses à dire avant. ensuite, et quand bien même de telles idées auraient existé, elles m'auraient tenu chaud et j'aurais eu peur de perdre ce feu. enfin je manquais de noblesse, et pour combler ce vide la seule particule que je trouvais à m'inventer fut de jouer le jeu du silence. fut-ce utile : j'ignore toujours de quoi f avait peur. j'ignore même si elle avait peur.
oh bien sûr le souvenir de f se gorge de regrets avec une franche avidité. moi, je laisse mûrir dans mes reins une terre fertile où chaque saison poussent mille compliments. ah ! temps béni de l'adolescence où les mots bruts et maladroits sont simples au moins, où le romantisme exubérant ne sonne pas encore niais, et où les baisers dans l'ombre n'engagent que l'instant.

11/05/2009

Qui veut gagner des Saint-Emilion ?

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Elle s'appelait S. et elle aimait le Saint-Emilion. Non : elle adorait le Saint-Emilion. Ca m'agaçait prodigieusement. Je l'entends encore d'ici : "moi, un bon Saint-Emilion, je suis fan. Je ne suis pas très vin rouge, mais un bon roman d'amour, un bon petit disque, un bon verre Saint-Emilion, j'adore, c'est nickel chrome".
Il faut entendre le roucoulement, il faut voir la bouche qui se tord dans un sourire satisfait, les mains caressent le cou, les hanches vrillent dans une langueur suggestive... Qu'est-ce qui a tant pu m'énerver ?
S'il fallait qualifier S., disons qu'elle était plutôt pulpeuse. Elle faisait partie de ces jeunes femmes un peu rondes et qui s'en inquiétaient, trop de cuisses, jambes courtes, fesses grasses, seins trop opulents qui lui donnaient à elle-même, sous l'impulsion répétée des crétins envieux qui giclaient leurs hormones à coups de vannes, la sensation d'être une vache. De beaux cheveux pourtant, chatains, longs et lisses. Sa bouche était pleine de tendresse, comme la synthèse de cette chair bien présente. Des lèvres souples. Une jolie langue rose un peu lourde et lente, animal étrange toujours à la frange du sommeil. S. respirait la volupté. Son rythme était celui qui conduit mollement à la couche, son heure celle d'hiver quand la nuit froide et précoce force les feux de cheminées et sa lumière, la pénombre. En résumé, si S. aimait le Saint-Emilion, ça lui allait plutôt bien.
Mais elle avait cet air de le dire, exaspérant. Je crois que ce qu'elle aimait le plus dans le Saint-Emilion, c'était de le dire. Aurait-elle su faire la différence entre un Côtes du Rhône et un vin californien ? Est-ce qu'elle goûtait mieux les millésimes pairs ou impairs ? Est-ce que le syrah emportait sa préférence sur le pinot noir ? Moi non plus.
Le titre de Saint-Emilion devait lui avoir été transmis par son père. Un héritage de goût pour les plaisirs de table. Peut-être avait-elle participé petite à un dîner célébré au Saint-Emilion et en avait-elle conservé l'effluve de plaisir eprouvé par les convives autour d'une bonne bouteille. Peut-être le goulot avait-il tourné, commenté avec admiration. Je me souviens pour ma part qu'à une époque, probablement celle ou mes papilles faisaient le moins de résistance, le nom de Saint-Emilion résonnait comme un Graal. Peut-être étais-je jaloux de cette découverte exclusive qu'S. me volait soudain. "Ah non, le Saint-Emilion, c'est moi, c'est mon vin préféré !" Peut-être.
Plus probable, il était sensuellement intenable d'être le témoin de la volupté dont S. faisait preuve en roulant le patronyme sanctifié sur sa langue, laissant couler vers sa gorge des vapeurs souples encore frappées, quelques mois auparavant, d'un interdit adulte. Peut-être forçait-elle alors à demi-mots un monde de plaisirs de bouche, un monde qui trouvait sa voie à travers la voix de S. Je la revois rougir devant l'aveu. Comprenait-elle qu'en disant cela elle s'offrait à tous les sens ? Voilà bien mon fait : ma colère n'en était point une, mais un mouvement archaïque sitôt frustré. Que faire sinon subir l'assaut d'indécence ? Prononce encore ce nom, S., et tu ne m'empêcheras plus de rien.
Patron, la même chose.

11/04/2009

Tempus fumit

Elle essaye d'arrêter la clope. Ca n'a jamais l'air simple. Moi j'aime les femmes qui fument. Ca leur confère une élégance au-delà du raisonnable. Le pire, ce sont les femmes qui méprisent les fumeuses. Ca tue tout sex appeal. Le mieux, ce sont les femmes qui ne fument que de temps en temps. Etre le témoin du craquage, déceler en douce comme la volupté s'installe. Mais il y a encore mieux, ce sont les femmes qui luttent. Quel plaisir prend le dessus quand elles perdent la lutte ? Quelle barrière mentale cède enfin, rompue, repue, la fumée inondant non pas tant les poumons qu'un espace non fumeur de l'âme, brûlé de nicotine et ravi ? Je suis contre les zones fumeurs. Je suis pour les zones fumeuses.
Elle voudrait arrêter de fumer, mais voilà : comme par miracle le tabac du coin est désormais ouvert toute la nuit, le nouveau voisin très sympathique a un plan pour des clopes espagnoles à moitié prix, et samedi soir on va chez Sophie alors tu comprends, tout le monde va fumer, ça va être une torture, le mieux c'est encore d'en griller une pour être sûre qu'elle n'aime plus ça.
Et puis, arrêter de fumer, c'est l'engrenage infernal. C'est un processus très lourd qui s'enclenche contre elle. Une roue céleste se met en branle pour la réduire en cendre : d'abord, arrêter en hiver, difficile de faire du sport. Il fait trop froid. Et puis c'est déprimant de tout faire en même temps : stopper la clope, reprendre le sport... Trop difficile.
Elle s'y met quand même, piscine trois fois par semaine. Et en sortant, une petite clope. Oh ça va, juste pour la forme, ce n'est pas comme si elle avait promis d'arrêter d'un coup. Et puis elle a bien droit de se féliciter pour les vingt quatre longueurs dans une eau froide. Elle mérite bien une petite récompense.
C'est la même chose que les heures de lutte. Une journée entière sans une latte, ça mérite bien un peu de réconfort. Pour se récompenser d'avoir tenu bon sans fumer, offrons-nous une clope.
Je sais, c'est très difficile. Et le temps passe et elle n'a toujours pas arrêté. Elle a considérablement réduit, c'est un fait. Le paquet quotidien est devenu hebdomadaire. C'est bien. C'est formidable. La tablette de chocolat, elle, a suivi la proportion inverse.
Mais oui mais il faut comprendre : pour lutter, il est nécessaire d'avoir une motivation. Le cancer du poumon, l'infertilité, l'odeur fumigène des fringues, la peau pâle, le teint fade, les boutons d'acnée à trente ans passés... Non ! pas assez motivant. Et si elle transformait l'argent économisé en paires de chaussures ? en fringues ? L'idée est séduisante mais n'a qu'un temps. Un jour on revient avec des fringues, certes, mais le clope au bec. On ne va tout de même pas se priver de vêtements sous prétexte qu'on a repris la clope. Allons. C'est l'hiver, et c'est les soldes.
Un jour la zone de conflit atteint la salle de bain, et devant un ventre qui ne veut pas réduire il faut en avoir le coeur net : où est le pèse-personne ? Cruel, son jugement est sans appel. Elle enrage et l'envoie valser d'un coup de pied, mais le mur se ligue qui n'est pas assez loin et le pèse-personne s'y cale et le pied frappe l'objet qui ne veut pas bouger et la douleur est fulgurante et que la chute dans la baignoire est humiliante !
- Chérie ? Tout va bien ?
Et de s'entendre répondre entre des larmes de colère que non, elle s'est fracassé le pied parce qu'elle a arrêté de fumer, et qu'elle n'en peut plus, en plus l'eau est froide, rien à faire il faut qu'elle fume.
Demain ou dans dix ans, elle aura tout oublié. Elle dira "arrêter c'est une question de volonté". Elle aura trois enfants qui n'auront pas intérêt à s'approcher d'un tabac, elle aura le teint radieux, elle sera fière d'elle, pour le peu qu'elle pourra s'en souvenir. En douce elle en grillera une les soirs d'été au bord de la mer en écoutant les cigales. En attendant, dehors il pleut et c'est dimanche, le tabac est fermé.

9/17/2009

Pole Express

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Mais bien sûr, le strip tease ! Mais bien entendu ! "On aura beau faire les plus belles oeuvres d'art, composer les plus belles symphonies ou peindre les plus grandes toiles, rien n'approchera jamais la beauté d'un strip tease dans un bar de Soho", disait à peu près un personnage de l'Adieu au Roi. Grands Dieux oui.
Demandons-nous pourquoi.
Factotum, dernière scène : Chinaski alias Bukowski alias Matt Dillon fume une roulée du pauvre dans un bar poussiéreux, sourire satisfait. Le regard est porté sur la danseuse dont les acrobaties tranquilles à la barre n'intéressent qu'à peine le dernier client. Elle est maigre, la musique est banale et la lumière se fout des rideaux, d'ailleurs c'est le plein après-midi. A l'heure où d'autres chômeurs arpentent les salles des bookmakers Chinaski, le vrai faiseur de livres, sirote une bière dans la pénombre d'un bar à strip. La bière est fade. C'est le seul plaisir que ses moyens lui permettent, et encore. En voix off, Chinaski libère son âme qui s'envole et rapporte sur terre les plus belles vérités sur la littérature. "Si vous y allez, si vous y allez vraiment, alors vous serez le copain des Dieux", dit-il en substance.
L'aller-retour entre la littérature et le strip tease, voici une vérité. La littérature de Bukowski / Chinaski est une littérature de chair humaine, une littérature qui sent la sueur mais la sueur d'homme, la sueur de femme, elle sent le parfum de femme aussi, le parfum premier prix, mais le parfum quand même et c'est ce qui est le plus important. Une femme aura claqué un peu de ses économies dans du parfum, elle aura aspergé sa gorge, pas trop, moins pour ne pas cocotter que pour ne pas tout utiliser maintenant, il faut en garder un peu, le parfum ça coûte cher même mauvais, et si j'étais Chinaski j'imaginerais, quand les volutes de la fille brassent les rayons du soleil poussiéreux, son doigt sur le pressoir du flacon ; j'imaginerais qu'elle n'a pas fait ça comme on vêt la panoplie de notre job mais en se souriant à elle-même dans la glace ; J'imaginerais qu'elle a choisi d'être danseuse topless pour lire dans les yeux des hommes autre chose que ce qu'elle y lisait quand elle était serveuse au fast food, et qu'elle fait ça en plus de son emploi d'assistante sociale ; j'imaginerai qu'elle se dit qu'au fond, c'est un peu la même chose. Elle sait que ce n'est pas tout à fait vrai, mais ça simplifie le débat et la vie est assez commliquée comme ça. Elle se dit que personne dans son entourage n'est au courant, non pas qu'elle en ait honte, mais ça aussi, c'est plus simple. Même ses amants de passage l'ignore, même son ex-mari. Même ses enfants. Parce qu'être là, danser pour deux clodos qui n'ont pas beaucoup d'autres bonheurs dans la journée, c'est sa seule liberté depuis bien longtemps. Et puis elle se sent belle. Angelina Jolie ferait-elle ça ? Danserait-elle autour d'un pole ? Non, ce qu'elle fait là lui appartient, à elle et à elle seule. Ce qu'elle offre, c'est elle seule qui le décide.
Je m'inventerais plein de belles histoires. Je me sentirais proche, je me sentirais apaisé, et même rassuré. Je me sentirais bien. Une mécanique dans ma tête luttera pour essayer de comprendre ce que cette fille fait là, mais un rouage plus puissant emboitera une usine à plaisir et inscrira en lettre d'or "elle est là, elle est belle, c'est tout". J'appellerais ça la vie et je me laisserais guider. Princesse en son royaume, ce que tu fais pour moi est si touchant. Ce n'est pas l'argent : tu aurais pu rester vendeuse. Le stupre ? Tu as posé les limites et finalement tu danses, et rien d'autre. La soif d'être admirée, aimée ? Ton bar ne compte que deux clients. C'est bien supérieur à tout ça.
Il y a une profonde générosité chez les strip teaseuses. Et parfois même, si on le veut bien, un vrai partage. Ce dont il est question entre une strip teaseuse et son client touche à ce qui fait l'homme face à la femme et la femme face à l'homme. Sans ambages, sans faux semblants, avec une certaine mesure de politesse qui n'a besoin que d'un minimum de mots. Ne nous mentons pas. Allons droit au but mais avec un peu de classe. Eviter le vulgaire pour se concentrer sur l'essentiel est un soulagement. Oui, éviter le vulgaire est possible. C'est elle qui contrôle. A vous de voir ce que vous êtes capables de prendre, ce que vous êtes capables d'en faire. IL faut avoir un peu vécu et savoir apprécier la vie sous un certain angle. Alors l'instant s'embrase et le souvenir brûle pour toujours. Ma première s'appelait V., elle venait de loin, était blonde, ronde, gentille et douce, et assumait parfaitement. Elle ne comprenait pas pourquoi je ne lui disais pas mon prénom.

9/14/2009

Frontispice

Dans ce bar rien d'extraordinaire pourtant. Une fin d'après midi entre vagues amis, l'opportunité d'un moment de partage cordial, poli, avant un nouvel oubli de plusieurs semaines. Rien de délétère non plus : une habitude, celle de "se revoir de temps en temps", de "boire un verre à l'occasion", juste une habitude qui ne vexe personne. Le bar est franchement plat, la salle un rien trop grande pour être conviviale, les fauteuils et les tables trop rapprochés pour ne pas se gêner et trop éloignés pour créer une intimité.
"Alors et toi, tu en es où ?" On oublie vite qu'il y a eu des licenciements, du chômage, des expériences délicates, de nouveaux départs, les questions sont prudentes, on ne cite pas de nom, comment s'appelle sa femme déjà ? Et son fils ? Une fille ? Je ne sais plus. Bon sang, vingt ans qu'on se connait. Ou plutôt : on s'est connus il y a vingt ans.
Alors je regarde un peu ailleurs. Distraitement je cherche un point d'appui, au hasard. Quel que soit l'endroit au monde où l'on se trouve il y aura toujours une jolie fille. Il suffira qu'elle soit juste un peu plus jolie que les autres. Un teint plus clair, le velours de la peau, un regard. Ou un sourire, une ligne, quelque chose qui l'emporte, peu importe quoi. Il y a toujours une gagnante pour chausser la couronne. Toujours une fille dont on cherchera le regard et dont on préfèrera qu'elle nous regarde nous plutôt qu'un autre. Toujours.
Dans le bar, pas grand choix. Cette cliente, peut-être... pourquoi pas. Par défaut. elle n'est pas spécialement belle, mais toutes les femmes ont du charme, où est le sien ? J'essaie de me convaincre que son sourire a quelque chose quand même. Que ses dents un peu grises au moins sont vraies. J'essaie de forcer l'évidence et de surprendre la douceur dans ses gestes, de l'accueil. Si au moins elle m'avait vu, si au moins elle me surprenait. Pas facile, mais il faut bien un vainqueur à toutes les courses. Celle-ci risque bien de ne me laisser aucun souvenir sitôt franchie la porte. Mais le pire serait de me résoudre à ne plus chercher, à laisser tomber ; le pire serait de me dire que personne ici n'emportera mon âme un peu plus loin, juste un peu plus loin, et son cortège de fantasmes. Le pire serait d'admettre qu'il n'y ait rien dans cette femme. Ca arrive, parfois, et c'est un cruel retour sur Terre. Et je me sens lourdement seul alors.
Donc cette cliente, allez. Elle n'est pas si mal. Banale, oui, d'accord, et c'est un charme, la banalité. C'est une vérité. Une absence de fard, une lutte. C'est un abordage possible pour l'aventure. Le banal est une grandeur. Que cache la femme simple, qui séduit-elle pour ne plus se mettre en scène ? Un homme l'aime, peut-être davantage. Ca y est, la voici qui m'emporte, mon imagination frétille. Mollement, mais c'est preuve que la vie bat encore.
Rassuré je me rengorge d'oxygène et d'espoir, je me tourne vers mes camarades. Derrière eux et derrière le comptoir, dans l'encadrement de la porte des cuisines, la serveuse lessive une table. Elle est jeune, brune, un peu lourde, les hanches un rien trop larges pour la taille. Elle ne nous voit pas. D'un revers de la main elle éponge son front. Son poignet se casse avec une fragilité qui défie tous les calculs. Une mèche échappe au chignon serré et bascule sur ses cils. Les yeux sont épuisés, la tâche ingrate les désespèrent le temps d'un souffle. Elle se redresse, respire, la peau blanche rosit aux pommettes, puis elle reprend sa tâche. Il n'aura fallu qu'une seconde pour qu'elle l'emporte. Je coiffe sa tête d'une couronne de lauriers d'or et embrasse sa bouche.

10/28/2008

présence du corps

j'ai d'abord vécu à côté d'un corps. je l'avoue volontiers aujourd'hui, avec le recul. un corps a soudain habité mon espace plus que les autres corps. a aspiré le même air que moi, l'air qui sortait de mes poumons ; à son tour il l'a recraché, et à mon tour je l'ai inhalé. j'ai empli mes poumons, mon propre corps a saisi l'oxygène utile pour en imprégner mon sang, le diffuser dans mes veines jusqu'à mon coeur. le sang oxygéné fut dès lors propulsé dans le grand huit de la vie intra-corporelle. des pieds à la tête. nous respirons paraît-il les mêmes molécules d'air que jules césar ou léonard de vinci. un air qui fut eux. la nuit j'avale encore l'expurge d'un air issu chaque minute de ce corps.
je me suis vu certains soirs tristes sous la pénombre ouvrir grand la bouche : je voulais me gorger autant que possible des réminiscences de cet air. je pensais que chaque molécule ainsi inspirée porterait une trace de ce corps, par conséquent serait aussi le corps. je voulais m'en saturer. renouer un goût, une haleine, une odeur, avaler une poussière qui eut un jour frotter sa peau, avaler les bribes amères d'une sueur, l'huile tiède et blanche d'une larme. une fraîcheur. oui, un goût de chair.
entre mes dents croque encore de temps en temps le sel de sa peau, quand dans les heures difficiles je rejoue seul nos petits jeux amoureux : grignotage d'un muscle, d'une épaule, mordillement d'un tendon. succion d'une phalange. mes mains pétrissent le vide de flancs souples. j'entends froisser sous mes paumes le tissu blanc.
un corps habitait notre appartement. une chair épaisse, comblée elle-même de chairs utiles, de nerfs rôdés, viscères malléables, fonctionnels, dont le repli savant sous l'enveloppe lisse forçait mon admiration. Il y a une façon dont cette mécanique d'apparence si fragile, ces rouages si harmonieux, garantissent la stabilité d'un corps, son mouvement, travaillent à sa survie anonyme, et lui permettent enfin, quelques fois, je l'ai vu, un déhanchement facial gauche qui, comprimant le flanc, emporte mon âme dans une contemplation brûlante.
j'ai aimé ce corps, avant le reste. deux parents lui avaient attaché un prénom qui lui allait plutôt pas mal : j. j'avais trouvé ça joli, regarder le corps tatoué "j" déboiter devant moi ses hanches rondes.

10/14/2008

armagnaco-dépressif

sa nuque sous le parfum sentait le sable. une saveur toujours chaude. un parfum d'apéritif, peau salée, tendre sous mes dents, j'aimais bien la mordre doucement.
ce que j'aimais, c'était le soir tombant, glisser vers n sur le grand canapé et, le palais pavé d'alcool, sucer son cou. le sel, l'orge brûlé, l'odeur onctueuse des bougies. le goût de n. j'aurais laissé dormir mon nez et reposer ma langue des heures et des heures sur ce cou, entre l'épaule et le dos, bercés par la langueur du pouls.
la nuit ses cheveux m'entraînaient loin. je me souviens d'éveils en pente douce, effilant peu à peu les tissus de ma nuit vers un maillage gracieux, hasardeux mais superbe : sa chevelure. j'étais ailleurs et dans mon lit, revenu de lointains bords froids et de rêves amers, en totale candeur l'aspiration régulière de fils noirs et d'une odeur d'olive ou, parfois, de karité, m'avait subreptiscement tracté vers la tête noire de n. le plaisir naissait des années avant moi, et par quelle réminiscence splendide ma mémoire obscure renouait un chemin jamais oublié, ma conscience s'ouvrait soudain sur une jungle paisible. le brouillon des cheveux caressait mon front, emmêlait mon nez, incrustait narines et bouche. il y avait quelque chose d'insoutenablement primitif dans cette caresse engourdie, foisonnante et tue. une caresse sans mot, sans intention, sans calcul, mais là. enveloppante, sereine, jetée au hasard d'un songe dans un entrelacs de mailles douces et rugueuses à la fois. s'exhalait une haleine des premiers âges que les onctions de gelées fruitées n'altéraient pas, bien au contraire : la révélation d'une odeur ontologique derrière la toilette me plongeait dans une régression profondément apaisante. en général j'enserrais n avec prudence et je laissais éclore entre nous une autre plante.
j'aimais ses aisselles. le bonheur interdit et sans mot, transgressif, d'explorer les épices qu'on trouverait écoeurantes, inenvisageables, ailleurs que chez l'être aimé. et pourtant, quel plateau. quel service. quelle humanité foncière est ainsi offerte. quelle porte dérobée vers l'intimité. quel accueil, "à bras ouvert", véritable et généreux. y a-t-il plus sûre empreinte d'humanité que ce sceau-là ? trace plus éloquente d'être que ce pli soyeux, imparfaitement lisse, crépitant, envoûtant ? piment doux, cerise confite, humus prometteur, poivre noir, écorce. la vie.
oui, il y a plus belle senteur de vie encore. parfum plus troublant, bien sûr. bien évidemment. conduit par la laisse de mer qui remonte la peau souple, frottant de la joue le muscle qui repose noblement, lâche et chaud, massant bouche la première le flan tendre, suivant en longues inhalations privilégiées la piste d'un trésor engorgé, contenant du collier une hâte de meute ; j'avance. une terre tremble sous les pas de mes mains. de larges frémissements ondulent mon horizon. je repense à Ulysse et mes sirènes à moi sont des fragrances, senteurs blondes, houleuses, mèches d'océan qui m'appellent, hurlent dans un soupir un nom enfoui qui est le mien, mon nom d'avant mon nom. la félicité, le privilège, le merveilleux enorgueillissent mon âme et troublent ma raison. à quel sens me vouer alors pour reconnaître la voie ? bon sang je ne résisterai pas longtemps. qu'on me délivre !
j'aimais surtout la bouche de n après l'alcool. après qu'elle a désaffecté l'amertume de sa journée. unir sa journée et la mienne entre nos lèvres était une sanctification païenne aboutie, rituel sans dogme qui balayait tout. longue minute qui mettait le monde en suspens. recomposition d'une humanité. affranchi au seing de cet accord charnel, le jour pouvait disposer, et ouvrir notre nuit. je goutte encore à petites gorgées avares la bouteille d'armagnac que n a oubliée.

10/06/2008

dorsalino

ça n'avait pourtant rien mais rien à voir avec son visage. le visage, on ne le voyait pas, c'est bien simple. oh bien sûr qu'on le voyait, je veux dire oui, il y a bien son visage, son profil, bouche ouverte peau du cou vissée nez chassé sous une ombre pas exactement idéale et une oreille surprise en flagrant délit. franchement on n'y trouverait rien à redire. c'était son visage, point. son visage, quoi d'autre ? il était posé là, dans une logique parfaite, incontestablement au dessus de la nuque, un visage sur un crâne, comme tant d'autres visages, avec son lot de cheveux noirs, sa peau tirée avec une élasticité et une souplesse tout de même assez agaçantes, ce grain de lait doux et chaud et tendre, l'ombre des grands cils encore un peu enfantins et cette si jolie bouche et plus précisément ces lèvres qui moi me faisaient fondre au premier pli mais de quoi se plaignait-elle à la fin ? de quoi se plaignait-elle vraiment ?
il fallait que je déchire cette photo. elle n'aimait pas sa tête. elle ne supportait pas sa tête dessus. son visage. beuark. s'il me plaît, fais ça pour elle.
son visage ? mais bon sang mais qu'elle regarde bien ! oui c'était bien elle et oui, il y avait eu certains jours des lumières infiniment respectueuses. des lumières eunuques, pensais-je, dont toute jalousie sexuelle est abolie, des jours qui avaient cessé de lutter pour se livrer à la belle et simple et pure contemplation de ce qui était beau et simple et pur, comme, tenez, le visage de v. ces lumières glissaient encore leur élan généreux sur certaines photos inaltérables. quand bien même ces douceurs caressantes jauniraient un soir leur éclat, resterait leur inaliénable douceur, et v emportera avec elle dans les siècles des siècles un hommage éternellement lumineux. affadies les photos de v garderont toujours la lueur impensable des étoiles qui meurent.
et pourtant, ce n'était pas le visage. le visage n'était là que parce qu'on ne coupe pas le visage de v sur les photos, enfin. quelle idée. il était là parce qu'il le fallait, je veux dire : anatomiquement, il le fallait. ce n'est pas une question de saisir la plus parfaite expression du visage de v, sur cette photo précise. on ne le voyait pas, ou plutôt on le voyait, il était bien là, normal, à sa place de visage, mais on ne le regardait pas. qu'attendait-elle ? qu'allait-elle chercher ? parler de son visage insupportable, inacceptable, parler de ça, là ? exiger qu'on déchire la photo à cause de son visage ? mais avait-elle seulement vu son dos ?
toute la photo débordait de l'éclat fascinant de son dos. chaque millimètre, chaque grain, chaque pixel éclaboussait à la gueule la blancheur sans défaut de son dos. je n'ai pas souvenir d'une émotion si indécente devant un dos, fut-ce sur papier. un dos saisi à la hâte, presque par hasard, en tout cas sans qu'il s'y attende. de la nuque fébrile aux reins interdits, impossible de regarder cette photo avec honnêteté. hors de question. au-delà de mes forces. si je regarde ce dos, si j'ose attarder un oeil sur les épaules rondes, je formule déjà un baiser. je sens déjà mes lèvres avancer humbles et humides. si je regarde à la dérobée, et comment autrement, la courbe de la nuque, je vois alors le feuillage délicat des mèches noires jetées à la diable dans une harmonie incompréhensible. mes mains alors serrent le papier un peu plus fort. des pouces sur le recto je dessine de tendres caresses. si je brûle mes sens devant ce dos, si je souligne l'ombre fragile de la colonne, alors ma respiration s'enfonce, chauffe. il m'est insupportable de regarder ton dos, v, trop longtemps. ton visage sur la photo de me regarde pas. tu regardes autre part, loin, j'ignore où, je m'en fous, tu ne t'occupes pas de ton dos. tu oublies que ton dos est à découvert. De ce silence du regard naît une injustice, une supériorité que personne n'a demandé mais qui se pose comme ça : moi je suis en mesure de te regarder à pleines mains.
mais ce serait une vulgarité que la pénombre qui baigne ton dos empêche. alors je lèche doucement ton dos comme je le lapperai peut-être, à petite gorgées de douceur : la nuque, les mèches comme des petites flammes de nuit, l'onde des épaules, le rythme lent des os, le vertige de la colonne, les reins qui portent le nom de mes mains. et je sens dans mon ventre gravir un respect ultime et parfait.
un visage ? quel visage ? continue de regarder ailleurs, v, aussi loin que tu peux. moi je garde la photo.

10/01/2008

le monde comme un chewing gum

tout ça pour dire que le monde n'est peut-être somme toute qu'une perception molle, une coquille souple qui englobe l'individu. ensuite, chacun en fait ce qu'il veut. ou, disons, peut. en fin de compte.
je prends v, tenez. v a cette capacité inouïe à imposer son humeur aux pièces qu'elle traverse. le monde selon v n'a pas beaucoup changé, en fait, depuis les quatre barreaux qui marquaient son terrain de jeu. un gosse, il s'en fout du monde autour. en même temps ça le fascine, sa curiosité attisée chaque nouvelle seconde par les merveilles qui passent devant ses yeux, ses mains ou sa bouche, à commencer par sgros orteil. ou la lumière du soleil sur le mur. mais ce n'est pas la question.
un gamin, qu'on lui mette de la musique, qu'on lui explique que le monde est vaste et beau, qu'il y a des millions de galaxie qui nous font sournoisement prendre conscience de la petitesse de notre existence au regard de l'univers rien qu'en levant la tête la nuit, qu'on lui dise que le temps n'existe que sous la forme d'une boucle sans début ni fin, il s'en fout, essayez. lui ce qu'il fait c'est prendre son humeur pour argent comptant, et autour de lui l'univers se colore dans la seconde des mêmes reflets que son âme. attendez, le gosse, quand il boude, mais c'est la terre entière qui est maussade. 6 milliards de boudins. tout ça grâce à lui.
v, c'est un peu pareil. quand elle a le blues, vous aurez beau mettre daft punk à fond, vous aurez beau convoquer le soleil, vous aurez beau la faire danser au milieu de ces meubles splendides qui honorent son appartement de paris 5ème, bref vous aurez beau avoir beau, rien. elle a le blues, et tout à coup daft punk devient ridicule, inconsistant ou pire, déplacé, le soleil par la fenêtre ouverte ou siffle le merle joyeux devient fadasse, le merle la boucle et même les meubles, sous l'envie soudaine de se faire discrets, enfoncent un peu les murs en silence. la courbe de lumière qui fait qu'on voit le monde autour de v s'altère, et tout est saisi dans l'instant d'une torsion misérable digne d'un mal de bide.
elle est assez fascinante pour ça. j'ai bien essayé de ne pas rentrer dans son jeu. c'ets vrai que c'est agaçant à la fin, cette façon d'imposer d'une moue son mal-être à l'univers. j'ai vu des étoiles pâlir, indisposées par un coup de calgon de v. tenez-vous bien.
mais que voulez-vous, comment ne pas fondre devant ce visage soudain redevenu enfant sur ce corps long et doux. un corps adulte, trente ans d'expérience du blues, de la rupture, du grand méchant mâle, de la colère qui d'un geste foudroie les assiettes. il y a autour de nous des v qui s'autorisent à bousculer le monde plutôt que l'inverse. elles le font, le forgent, le tordent à volonté parce que c'est certainement pas à elles de se mettre au diapason du monde mais bien à lui de les respecter et de fermer sa gueule quand elles le lui demandent, nom d'un chien. et puis quoi encore.
j'ai du mal à me dire que v n'a pas raison. en dehors du fait qu'elle est impensablement belle quand elle fait la tête, mis à part cette présence intolérable qui rafle tout, la présence massive, invincible, quelque chose de nécessaire, d'obligatoire qui s'impose de façon inattendue, bousculante, et pour dire le vrai, bouleversante de la part d'un assemblage si charnel de courbes sans mot, d'os judicieux et de viscères palpitantes et fonctionnelles (j'aurais volontiers résumé tout ça à "un corps de femme" si j'avais eu l'intime certitude que cela aurait convenablement exprimé toute la splendeur que j'essaie d'évoquer), enfin bref mis à part ces détails poignants, le simple fait qu'un corps animé d'émotions impose au monde, aux meubles et à la course de l'univers la loi définie entre le crâne et le périnée, me ravit à la cause. moi je me retrouve comme un meuble incapable, spectateur sidéré de la beauté magnanime de v.
tout ça pour dire que le monde n'est peut-être somme toute qu'une perception molle, une coquille souple qui englobe l'individu. ensuite, chacun en fait ce qu'il veut. ou, disons, peut.

9/30/2008

noblesse oblique

le problème avec o était sa capacité à toujours déjouer les compliments. impossible d'en glisser un. elle désarçonnait tout. d'accord elle était mariée, d'accord elle avait des enfants. d'accord, on pouvait croire à priori qu'elle n'aurait besoin de rien. fallait-il pour autant ne pas lui dire ouvertement, de temps en temps, quelque chose de gentil ? fallait-il que je me brime, que je me frustre ou que je tenaille mes entrailles sous prétexte que madame avait tout ce qu'il lui fallait, en vous remerciant et dix qui font cent ? non.
d'abord il y a un plaisir du compliment. de l'offrir, je veux dire. je ne parle pas des sifflets qu'on adresse aux longues jambes sous minijupes qui snobent mais n'en pensent pas moins. je ne parle pas des coups de klaxon comme des molards. le vrai compliment, celui qui vient du ventre, est passé par les alambiques tortueux de l'âme, filtré par le fût de la gorge où il s'affina quelques nuits, évapora son essence, chauffé au bouillon brûlant de l'estomac comme bain-marie, fut assoupli, tissé de fines volutes aux forges battantes du coeur, saupoudré des souvenirs des plus douces lectures. servir chaud.
bref, ça prend du temps, un compliment. mais o, avec sa joie, sa franchise, cette façon si légère de parler de tout comme de rien, n'autorisait aucun interstice. impossible d'insérer à quelque endroit que ce fut le pied-de-biche qui me permettrait d'ouvrir l'écaille du jour et d'y planter comme un pieu dans la soupe le fruit de mes élucubrations ravissantes. de toute façon elle détournait. elle me regardait comme un martien, avec ses grands yeux verts, clignait deux, trois fois pour la forme, puis repartait sur autre chose, et moi j'étais scié. coupé en deux dans mon élan, mon effort. regardant ma copie éventrée à mes pieds, indigne, impropre, flaque de boue couchée à même le sol. inopportune. lourde.
et pourtant ce jour-là : joli soleil de printemps, discret et délicat, lumière tendre et le froissement argenté des premières feuilles comme des élytres. vent frais. je retrouve o et en chemin, par habitude, je mûris entre langue et palais un bon petit compliment des familles. quand je la vois j'oublie tout. son élégance, la noblesse de son port, sa silhouette de reine secrète, une aristocratie déchue dont ne demeure que l'instinct de raffinement.
- Wow.
- Ah ? merci. c'est trop gentil.
et elle rougit.

9/23/2008

carmin sutra

m dans le salon avait mis la radio. elle bossait ce soir, moi pas. moi je m'éveillais pesamment d'une sieste post love. depuis combien de temps était-elle réveillée ? avait-elle seulement dormi ? il m'avait bien semblé pourtant.
dans le grognement de mon éveil je distinguais des sons lents et souples. elle a baissé le volume de la radio pour ne pas me réveiller, pensais-je. c'est une idée qui fait du bien. qu'il y ait une vie au-dela de la chambre mais une vie qui prenne soin de moi, j'aimais assez cette forme de reconnaissance. de remerciement, espérais-je. je pouvais m'inventer toutes les histoires, la tête en sueur dans l'oreiller de travers.
les rideaux étaient tirés. la lumière ce soir s'assoupissait, tranquille, sur la banlieue. dans la chambre ocre flottait un souvenir d'enfant. une sérénité douce au goût de miel.
j'entendais m fredonner. elle chante à peine, juste des "mmm mmmmm mm mmmm" pour accompagner la radio. j'adore quand elle chante comme ça. elle ne m'en veut pas de ne pas être à côté d'elle, dans le salon, tandis qu'elle s'habille, se maquille, s'apprête. elle est bien là, seule, dans la cérémonie machinale et ordonnée de sa naissance au monde. comme chaque soir. d'habitude elle tient avec cette moue d'enfant à ce que j'assiste à l'accomplissement. à ce que je sois présent, comme un gros chat lourd dans le coin du canapé, à la regarder. je n'ai rien à dire, juste la regarder. ce soir, non. comme elle chantonne je comprends qu'elle est bien, heureuse, détendue et ce bonheur frugal n'a plus besoin de moi. ça me réjouit.
rassuré, je peux alors me lever affranchi de tout devoir. elle a tiré la porte pour qu'aucun bruit ne me dérange mais la porte ma complice a glissé en silence. doucement je m'approche. je distingue à présent clairement la chanson à la radio. "mmm mmmmm mmmm" fait m. elle ne m'a pas entendu. elle ne m'a pas vu, pensais-je. dans l'ombre du couloir, calé au mur, je pousse à peine la tête jusqu'à l'angle, et je la vois.
de profil, assise sur le fauteuil devant le miroir. poudre mascara fard à joue blush. pinceaux houpettes applicateurs crayons éponges. prune violine mauve cuivre rose blanc noir. elle tamponne applique dessine trace lisse souligne précise. elle corrige accentue révèle embellit réhausse tempère. les mots qui habillent les femmes sont déjà un poème à leur grâce.
la main est habitée d'une élégance secrète. aurait-elle la même élégance si elle savait que je la vois ? elle fredonne, de sa voix timide, des "mm mmmm" qui me font fondre. aurait-elle le même chant si elle savait que je l'entends ? non, me dis-je. alors il faut être prudent et ne rien saccager.
c'est comme d'être le témoin d'un secret qui ne nous concerne pas. c'est comme d'être le profanateur inattendu d'un trésor ignoré. gonfle dans ma poitrine une pulsion, un impulse animal et joyeux, j'ai envie de bondir vers elle, de la serrer et de l'embrasser. j'ai envie d'ouvrir grand les fenêtres et de crier au monde bien au-delà de cette banlieue toute la richesse du trésor sous mes yeux. j'ai envie de photographier, diffuser, répandre, exploiter, divulguer, dépenser par mille la joie de ma découverte.
mes muscles sont plus forts que mon ventre. ils comprennent toute la beauté du monde contenue dans le mouvement sûr de cette main sur ces cils. ils comprennent que la beauté du monde est moins d'en témoigner que de la savourer. mon émotion croît à mesure que j'en prends connaissance. jamais je ne saurai lui dire à quel point elle m'émeut. c'est de pudeur que ma gorge se gonfle, et de la pudeur naît un coulis chaud et épais, grenat et délicieux. il se répand dans mes entrailles et m'inonde d'un bonheur sans mot. contente-toi de cette contention, me dis-je. garde les mots pour plus tard. nourris-toi de la délicatesse et de la beauté, et savoure en silence car il n'y a pas de mot.
m se lève. se tourne. me voit. "ah tu es là ?" dit-elle. son sourire met le feu à cette poudre de vie liophilisée dans mon corps. aucun mot ne dirait cette émotion. mes bras tout compte fait prennent le dessus et s'avancent soudain vers elle. aucun mot ne saurait. "hey mon maquillage ! attention !" rit-elle.
je conserve sous une cloche en cristal fine et petite comme un verre à liqueur de bohème cet instant comme un papillon. je l'agite parfois et la lumière de ses ailes réchauffe mon coeur. la cloche est posée parmi tant d'autres qui sont les souvenirs de m. personne ne les voit, il n'y a aucune étiquette.

9/16/2008

un peu d'odeur d'impudeur

qu'est-ce que l'amour ? un jour prochain sûrement, je serai une star et on m'invitera sur les plateaux de radio. une journaliste me posera cette question. je me la joue souvent, c'est vrai, cette scène. qui ne le fait pas. une scène à la "commitments" : johnny babbit s'interviewe tout seul. moi aussi. et un jour, cette question fatale.
- qu'est-ce que l'amour, tout compte fait ?
c'est une journaliste, bien plutôt qu'un. on aura abordé pas mal de sujets avant celui-ci, le dernier, dans le dernier quart d'heure de l'émission, quand quelque chose dans l'air ronronne moelleux, quand le son s'est velouté et que je suis bien. quand l'émission s'est enfin tapissée d'étoffe bordeaux ou les voix rebondissent mollement, confort des mediums, rondeur des basses, scintillement astral des aigus, et qu'on y est bien. on aura parlé de plein de choses parce que j'adore les digressions, vous l'aurez peut-être noté.
- qu'est-ce que l'amour, finalement, yves, tout compte fait ?
- l'impudeur.
de toutes mes rares histoires d'a., je tire une leçon, si je ne dois en tirer qu'une : elles sentent toutes l'alcool. et si je dois tirer une seconde leçon, alors c'est bien celle-ci : il n'y aura eu d'a. que d'impudeur. seule l'audace d'être impudique aura été la clé vers les profondeurs de l'autre. vers sa profonde exploration. vers l'interdit obscur lentement dévoilé. seul cela compte. toutes les autres histoires, toutes les aventures bloquées au stade du maquillage auront été superficielles. l'impudeur est le all access pass vers l'amour. nécessaire. pas forcément suffisant, je le concède. mais nécessaire. sans, on reste dans les gradins. on ne voit la scène que de loin. aucune chance d'entrer dans l'éloge. et pour si peu, on paie cher.
soyons impudiques ! offrons à l'autre l'opportunité de nous accepter, bon sang. à quoi rime de tirer la chasse pendant l'urine quand votre compagnon est juste là, derrière la porte ? comment espérer un jour, un jour seulement, aborder un sujet un peu grave si l'on n'est même pas capable d'avouer à l'autre qu'on sent bizarre de la bouche au matin, même aux matins frais et câlins ? laissons une chance à l'autre de nous voir un peu plus loin que notre fard. permettons-lui enfin de dépasser les convenances de surface, celles des premières heures, des premiers jours, et montrons-lui que nous sommes profondément humain. tout le monde est pareil, tout le monde a des poils un jour et du bide et fait des bruits louches qui sont la vie, qui sont aussi la vie.
être capable d'offrir l'impudeur, c'est aussi être capable de la recevoir. accepter que l'autre soit aussi un corps qui éjecte, qui digère, qui se débarrasse, qui évacue, qui éructe, et quelques minutes plus tard qui porte avec une élégance unique cette chute de reins éblouissante vers des pays magiques où des rivières de coulis soyeux inondent les âmes et font pousser des fleurs roses aphrodisiaques. la même chute de reins, pourtant, quelques instants plus tôt...
soyons impudiques, l'impudeur est la plus belle preuve de l'intime. comment faire croire à votre compagne que vous lui procurerez les plus intenses baisers si vous êtes déjà incapables de boire au même goulot sans l'essyuer préalablement d'un revers de la main ? soyons impudiques et montrons que l'amour, faire l'amour, vraiment, ne nous fait pas peur. faire l'amour n'est pas froid, n'est pas sec, ne sent pas le channel numéro 5, mais au contraire sent bien meilleur. offrons à l'autre cette liberté en plus, cette frontière en moins, allons vers elle, vers lui, laissons-le se gorger de notre vérité. l'impudeur ne pue jamais.

9/12/2008

ich bin ein Filles de joie

hier, paris, 11 septembre. sous la pluie navrante après une journée idéale. devant le divan du monde, du monde. ce soir c'est une soirée du cabaret des filles de joie. j'attends.
quand enfin j'entre dans la salle j'espère plein de filles déguisées en écolières. le thème de la soirée, c'est l'école. un 11 septembre, j'aime bien l'idée. ça aurait pu être tellement pire. mais septembre gardera toujours davantage un goût de rentrée scolaire qu'une rentrée de métal dans des tours, et c'est tant mieux. mes souvenirs de rentrée résonnent sous le préau de septembre. j'aimais bien ça, gamin, la rentrée des classes. parfum de plastique des protège-cahiers ; suavité odorifère des pots de colle cléopatra ; j'arrête net, je ne vais pas appuyer sur la gachette de la nostalgie récréa2.
des écolières, il y en a, oui, une petite vingtaine. des filles dans tous les genres. orgueilleuses voluptés où la chair réjouie et généreuse épanouit pleinement sa tendresse ; sèches, brins tendus aux hanches cassées à l'ordre des flashs ; gigantesques flammes sombres qui lèchent les sommets aux hommes inatteignables, incendiant leurs âmes d'un sourire géant. tout ça en costume, jupe écossaise, carreaux rouges, talons hauts, chemise blanche bien trop tendue. bien trop. quelques cravates, bientôt cravaches. les vaches. une ou deux écolières jettent des avions de papier qui portent votre prénom.
des filles oui. "mon problème c'est les filles, mais bon, c'est comme ça", dira le butch hank bobbit dans son numéro de rockab décomplexé, entre deux galoches à la comtesse isadora du berry. des filles aux noms de contes de fées idylliques : lolaloo des bois, léa kill kill, vivi va voom, wendy delormes, jazmin barett, miss saphar, sylvanie de lutèce, hyun b. lee, fury furyzz... mes blanches neiges à moi auraient causé d'autres tourments à mes nuits si elles avaient eu ces noms-là. leur maîtresse à toutes s'appelle juliette dragon. une maîtresse mais deux mètres facile, plus sûrement trois, et un dragon fabuleux gravé dans le dos. je ravale mon bilbo.
vite vite, très vite le divan chavire et danse. ça rit ça court ça se chamaille, les flashs clapotent un peu partout. les filles de joie sont chez elles. la fosse est cour, l'école bi ne sonne pas comme hier. je cherche des complexes et je n'en trouve pas. je cherche à me méfier mais je ne vois pas de quoi. je cherche ce qui ici n'est pas de la joie, et ne trouve pas. alors je cherche des filles et je trouve la vie. furieuse vie libérée, sur scène, dans la fosse. furieuse vie explosive, bâtons de dynamite en uniforme de collégienne. le spectacle n'est pas sur scène, le spectacle est une boule à neige rue des martyrs, chavirée toute la soirée dans un bordel somptueux.
je sors enfin. les caniveaux ruissellent une eau soyeuse. partout éclatent les échos des filles de joie. partout klaxonnent leurs noms féériques. et dans mon âme vibre sans calcul la grâce éternelle des sciences amateurs, et le bouillon des approximations libère sur ma route la chaleur d'un parfum riche, fébrile et beau.