3/02/2008

portrait d'une fumeuse

d. était arrivée depuis pas bien longtemps, moi non plus. ça nous faisait un point commun. ça nous autorisait un peu de complicité. si nous devions nous montrer combatifs devant nos boss, nos regards croisés se soulageaient du poids du doute. qu'est-ce qu'on fout là ? ça va toi ? ils sont dingues non ?
chaque entreprise est un univers fermé. avec des fuites vers l'extérieur, pour raison de business, mais sinon c'est fermé. codes propres à l'entreprise. langage propre à l'entreprise. rapports humains propres à l'entreprise. symboles propres à l'entreprise. valeurs propres à l'entreprise. sexualité propre à l'entreprise. c'est la culture d'entreprise. je franchis une porte mais c'est un sas, le seuil d'un sanctuaire. une fois que j'y suis je constitue l'entreprise, je la façonne, j'en suis un membre comme le bras, le ventre, un orteil. par les petites fenêtres qui donnent de l'extérieur vers l'entreprise je me sens observé en uniforme propre à l'entreprise. sale. u.s.s. enterprise, nous, l'entreprise, paumés dans l'espace à la conquête des nouveaux marchés qui nous permettront de survivre un mois de plus.
dans ce vaisseau croiser le regard de d. était un miracle ténu. le filet lumineux d'une graine de seconde. dans cette intimité tacite il y avait quelque chose de volé. nous n'étions là depuis pas assez longtemps, nous portions encore les stigmates de l'extérieur. j'ignorais d'où venait d., où elle vivait, ce qu'elle avait fait avant, dans quelle entreprise. avait-elle des enfants. un mari. penser à vérifier son annulaire. mais nous étions d'accord. nous nous soutenions sans l'avouer. il passait quelque chose qui défiait les standards de l'entreprise. qui n'appartenait qu'à nous. un velours dont nous nous séparions mal et qui sentait encore le dehors. le bitume, l'azote des pluies urbaines, la pollution, le bruit des voitures, le choc des piétons, le train de banlieue, la friture. notre traîne flottait fraîche, à chaque regard nous en inhalions une bouffée salvatrice. avant de replonger dans l'entreprise. nous avions parfaitement accepté nos postes, nous savions pourquoi nous étions là, nous avions signé en connaissance de cause et probablement elle comme moi ne regrettait rien. mais son sourire faisait du bien. je veux croire qu'elle souriait parce que mon sourire lui faisait du bien.
d. était marquée. ça ne sautait pas aux yeux tout de suite. de prime abord on avait à faire à une blonde, carré ondulé. yeux noirs peut-être. petite quarantaine peut-être. s'il fallait choisir, alors plutôt petite, plutôt mince, plutôt pas mon genre. en fait je n'ai vraiment commencé à voir d. que le jour très proche de mon arrivée où elle s'est penchée devant moi pour prendre un truc dans une armoire. c'était innocent, tout le monde venait prendre des trucs dans cette armoire qui me faisait face. elle s'est penchée en avant. l'étonnante perfection de son cul m'a troublé. j'en ai arrêté de bosser. il ne fallait pas grand chose, c'est vrai. mais je ne m'attendais pas à ça pour autant. je l'avais même plutôt trouvée collante jusque là, avec ses incertitudes plein les yeux. j'avais assez des miennes. mais voilà : son jean lui allait beaucoup trop bien. bien obligé de le reconnaître. ça m'a cueilli comme un gosse devant un camion. ensuite j'ai regardé son visage.
il y a chez les femmes qui fument et qui continuent à fumer une dimension qui me bouleverse. d. avait tous les tatouages : yeux cernés, teint cendré, corps nerveux, voix sèche, cheveux un peu ternes. ce que je voyais moi, c'était les heures de larmes à fumer clope sur clope, probablement pas loin de la bouteille de mauvais rouge, un mec à cogner, même pas là, c'est bien le problème, et aucune copine à appeler à cette heure-ci. je la voyais se laisser aller en envoyant la terre se faire foutre, à s'enfoncer sans vergogne, au contraire avec un abandon chevronné qui relevait d'une élégance lâchée, splendide, insaisissable. j'entendais les heures à détester son corps, à trouver qu'elle avait un gros cul, à insulter ce salaud qui l'avait pourtant aimé, ce cul. j'entendais les râles lourds de la colère dans les larmes, les verres pétés sur les murs de plâtre, je voyais les marques et les morceaux de verre qui traînaient toujours, dans les coins. je sentais la morve couler du nez dans des mouchoirs qui s'empilaient, je voyais les nuits blanches, les yeux rouges, les dernières minutes devant le miroir parce qu'il fallait quand même aller bosser mais pas dans cet état oh et puis qu'ils aillent se faire voir si ils trouvent que j'ai une sale gueule je les emmerde. moi, j'aurais tant voulu être là.

12/20/2007

la douceur des orages

pudeur, éducation, la peur de passer pour un con : il y a des choses qu'on ne dit pas aux filles. ce qu'elles bouleversent quand elles vous regardent en souriant. leurs grands regards doux et bleus qui vous happent, absorbent. le monde tout à coup est en coton. vous perdez l'équilibre. vous rougissez, vous blanchissez, une fraction de seconde bascule une journée.
les jours passés s'obscurcissent doucement mais vous serrez bien fort dans votre mémoire un bouquet d'éclats brillants : la silhouette d'A. dans l'encadrement d'une porte, par exemple : on l'appelle, elle se tourne : le mouvement blond de ses cheveux vous coupe le souffle. le lui dire ? la trouver dans son bureau et lui jeter maladroitement votre émotion au visage ? pudeur, éducation, la trouille de bafouiller et mille excuses. ce n'est pas tout, il y a des époux, des hiérarchies, toutes sortes de contrats non écrits. est-ce le malaise que vous souhaitez introduire ? et vous-même, à quelle infidélité êtes-vous prêt à faire face ?
ne rien dire, c'est encore sublimer. c'est éviter de faire chuter dans le vulgaire ce qui est si beau. dire c'est dévaluer, réduire forcément, omettre. parler c'est se débattre comme un noyé dans l'explication, l'accumulation de détails qui ensevelissent le noyau essentiel. il est impossible de traduire les orages qui frappent le ventre au moment où vous saisissez le regard probablement involontaire d'O. sur vous, regard qui, peut-être un peu gêné, vous fuit. ce qui vous touche n'est même pas tant qu'elle ait pu vous regarder. c'est cette lumière, dérisoire pourtant, mais voilà, cette lumière sur sa joue dans cet instant. le grain de la peau. les joues, les cils, les yeux. rose, noir, bleu.
ne rien dire c'est laisser aussi se nouer l'entrelacs d'un dialogue intime. une compréhension tacite qui porte plus loin que les mots, parfois. un signe, un geste, une gorge qui rosit, vous vous êtes compris. c'est beau, aussi. c'est brûlant et soyeux. je sais pourtant qu'il y aurait tant à avouer. un aveu, et jouissez du bonheur de l'effet sur elle. toute l'orgueilleuse, bluffante, désarmante, insaisissable plénitude de la féminité sur son sourire vous ébranle sans que vous ne puissiez rien faire. nulle infidélité, nulle trahison pourtant. nulle morale insultée. cela aussi, ensuite, sûrement, sont des choses qu'on ne dit pas.

11/26/2007

nuque 'em all

une mèche sur une nuque, c’est quand même beaucoup plus émouvant qu’une paire de seins. quand je le lui dis elle ne me croit pas, me traite de faux jeton. et pourtant.
c'est tellement délicat. c'est tellement sensuel. ta mèche, elle bouleverse mes sens, le bide en champ de bataille. ses reflets noirs trahissent la grâce, il faudra bien que tu t'y fasses. cette mèche là-bas érige des trucs ici bas. fais pas l'innocente.
il y a cette mèche qui perle sur ta joue à la naissance du cou. par pitié ne fais pas attention à moi. continue à regarder celui à qui tu parles. pendant ce temps, moi, je peux contempler ta mèche, ta joue, ton cou. lui, pas. j'engloutis ce privilège avec une suavité féroce, la babine salive. quelque chose de violent hurle "à moi". tectonique dévastatrice de la fragilité.
et puis je sens cette petite bulle acidulée qui monte dans ma gorge, se coince, et gargouille. dans ma tête tout vibre et pétille quand j'aperçois ta jolie mèche. elle est là pour moi.
le vrai plaisir, c'est de vouloir tendre la main, pincer tes cheveux entre mes doigts et les lover derrière ton oreille. le vrai plaisir, c'est d'avoir envie de frôler la peau de ta joue à la naissance du cou, là où ça frissonne, tandis que je roule la mèche à ton oreille. le vrai plaisir, c'est de regarder ton profil et les cheveux qui lèchent ta joue. et ne rien faire.
je voudrais tant que tu ne la sentes pas quand elle boucle sur ta nuque et l'effleure. cette petite caresse ne te dérange pas, je voudrais qu'elle te détende sans que tu t'en aperçoives jamais. tu lui dois beaucoup et tu ne le sauras pas. je lui dois beaucoup aussi mais moi je le sais. tes cheveux et moi sommes complices.
toute la vulgarité du monde s'efface. une simple mèche et tout s'apaise. tout est délicatesse. une mèche, je n'en demande pas plus pour retrouver le goût des choses. tout peut se broyer, s'effondrer, s'affronter, perdre ou gagner, tout peut lutter, vindictes assassines et cynismes justiciers, l'horreur acide ou la banalité crasseuse, le bien, le mal, les imbéciles et les crétins, moi j'ai vu glisser de ta joue vers ton cou toute la beauté du monde.

9/20/2007

du bonheur simple de les regarder vivre

trenchs gris, jupes droites, bas noirs, bottes hautes. que j'aime l'automne !

9/17/2007

chagrin pour soi

on en ose des trucs quand on a quatorze ans. on en a de l'audace plein le tann's, les jean's neige rock'n'roll et les patchs à tête de mort pour dire qu'on n'a pas peur, nous, d'envoyer le monde entier se faire foutre. les profs, les parents, la société, l'avenir : on empale tout sur un majeur dressé bien haut. mais allez donc dire à cette fille que vous l'aimez.
sur la photo de classe, on espère être le seul à la voir. on espère que les autres passeront à côté de son sourire si beau. elle est discrète, aux bras de ses copines, il y en a une qui la fait rire et heureusement parce que sinon elle ne supporte pas les photos, elle. sur les photos elle fait la tête quand on ne la fait pas rire. loin, loin, plus loin encore de ce jour de photo de classe quelqu'un que vous ne connaîtrez jamais l'entendra dire cette aberration : "je ne suis pas photogénique". vous en voudriez à ce type, pour un peu. lui, ce salaud, il aura le loisir de la regarder dire ça, et probablement rougir aussi. il sera là, l'oeil en coin, rien à faire de ce qu'elle raconte, juste il la verra dire "je ne suis pas photogénique" et il prendra beaucoup de plaisir à l'écouter dire ça. pas pour ce qu'elle dit, mais pour le plaisir de l'aveu. cet aveu complètement faux. il y a des millions d'aveux faux, comme ça.
sur la photo de classe vous cherchez les mots pour la décrire. ses yeux, sa peau, ses cheveux même, vous comprenez l'importance des cheveux, l'importance fondamentale des cheveux, la puissante douceur des cheveux. vous gagnez deux, trois ans de maturité en comprenant l'importance des cheveux, grâce à la photo de classe. bref vous reprenez le portrait : l'élégance du port, la luminosité du sourire, non, la lumière, c'est plus juste : la lumière du sourire, oui, enfin un mot juste, vous continuez, vous cherchez, et puis de guerre lasse vous laissez tomber. elle est belle, un point c'est tout. c'est à peine si vous remarquez que sa copine accrochée à son bras a déjà des seins plus ronds qu'elle, et pourtant : cette ligne légère sur le tissu, vous vous en souviendrez longtemps. Vous serez pour longtemps touché sans le savoir par la grâce des petits seins, et vous le lui devrez, à elle. ça mettra du temps, vous verrez. mais vous verrez. les petits seins bientôt vous bouleverseront au-delà de tout.
juste belle. et puis un jour vos copains se mettent à plaisanter. ils l'ont vue, eux aussi, et pas que sur la photo de classe. ils vous l'arrachent, elle n'est pas qu'à vous. c'est violent. c'est douloureux. eux ne voient pas les seins, ils se moquent même de ses petits seins. mais le reste ne leur échappe pas. ils ne savent pas pourquoi mais ils savent qu'elle est au-dessus. vous, vous savez pourquoi : elle est juste magnifique cette fille. pour ne rien montrer vous donnez le change. "oui, pas mal". pourvu qu'elle ne sache jamais que vous avez dit ça.
un autre jour l'un d'entre eux lui déclarera ses sentiments. pour sa première fois il fera les choses dans l'ordre, c'est-à-dire mal. vous apprendrez qu'elle l'aura éconduit gentiment. sans moquerie. et vous vous moquerez de lui. pour mieux masquer la jalousie évidemment. lui, il l'a fait. ca aurait très bien pu marcher. quel soulagement.
la fin de l'année approche. impossible de ne rien faire. prendre le risque de ne rien risquer, impossible. ca peut marcher. on ne sait jamais. si elle vous jette, la honte ne durera pas, c'est la fin de l'année. vous tentez une lettre. vous enflammez un poème. vous consumez une chanson. un peu et vous écririez une ode. ça vous obsède, ça vous retourne la tête, vous en bandez par avance, et puis par mégarde voici que vous vous relisez. vous pleurez, vous raturez, vous rayez, vous sabrez. à la fin ne restent que trois mots. dans très très peu de temps vous les aurez oubliés parce que ce dont vous vous souviendrez est tellement plus important, c'est ce geste complètement dingue : vous glissez la lettre dans sa poche. toute la journée se déroule autour de ça : vous l'avez fait. si vous aviez encore une pointe de fierté vous iriez retrouver celui qui, il y a à peine quelques semaines, lui avait déclaré sa flamme et, fi des moqueries, vous célébreriez volontiers votre courage, vain, oui, mais ensemble.
votre lettre n'est pas signée. ça vous laisse une porte, une issue de secours. ça vous permet de nier, au cas où, comme de dire "c'est moi". bien joué. mais vous n'oserez jamais dire "c'est moi". le lendemain elle vous coincera entre deux portes, entre deux cours, vous n'aurez pas l'idée déplacée de regarder ses seins et pourtant vous vous en souviendrez, des années plus tard vous vous en souviendrez encore, et c'est à peine si vous en parlerez tant l'émotion sera forte encore. les émotions d'ado, quelle déflagration, tout compte fait.
mais donc elle vous coincera entre deux portes et elle vous dire "merci pour la lettre." d'ailleurs elle rougira un peu. et vous aussi, parce que jamais vous n'aurez vu jusque là quelque chose d'aussi beau. oui, vous vous le direz : d'aussi beau. quel autre mot ?
le jour d'après vous lui demanderez comment elle a su. "le style. ça ne pouvait être que toi. et puis tu as rougi."
aujourd'hui encore vous vous rappelez cette histoire avec un pincement. elle vous a percé à jour sur le style et vous avez adoré ça. cette fille, vraiment. ça l'a touchée, ce style, en trois mots. incroyable. et vous, des années après, ce frisson, toujours, sous la peau. oui, vous l'avez atteinte sur une audace. combien peuvent s'en vanter ? mais tout de même : vous n'auriez pas été contre un baiser.

7/11/2007

le carnassier avale le carnaval d'acier

et puis il y avait elle, bien sûr. elle me revient souvent, au hasard d'un cou, d'une démarche, d'un cul. elle me revient de dos la plupart du temps. ce cul, mon dieu. tous les types du lycée en étaient fous. tous les types l'aimaient. on l'envisageait tous. tous. moi aussi, bien sûr, et je croyais bien être le seul. mais non ; mais à peine sortait-elle fumer une clope qu'ils débarquaient tous. à peine levait-elle le petit doigt pour quoi que ce fut, ils étaient tous là. à minauder. l'air de rien.
j'ai eu quelques moments privilégiés avec elle. beaucoup de fantasmes aussi. la plus belle fille du lycée. on a passé quelques minutes au soleil sur un banc dans la cour à parler littérature, j'avais trop chaud et l'impression de sentir mauvais, d'être grossier, d'avoir des traits grossiers et d'être tout rouge, de postillonner et de bafouiller, j'avais peur de lui souffler mon haleine salée de sueur dans le nez. elle, elle était tellement belle, et elle m'écoutait parler parler parler pour lui faire oublier mes boutons d'acnée alors que moi je rêvais de l'écouter l'écouter l'écouter en la regardant en la regardant en la regardant.
j'ai eu, aussi, une poignée d'heure de perm' à bosser la philo avec elle. à lui expliquer deux trois trucs que je maîtrisais à peu près et elle pas du tout. j'essayais de la faire rire et comme elle était très nature elle riait volontiers. avec les autres aussi, bien sûr. bon.
j'ai eu quelques déjeuners à la cantine à côté d'elle pendant que les autres gâchaient tout en lui racontant des blagues salaces et qu'elle riait quand même, de bon coeur, sans la moindre trace de gène. son rire lumineux à leurs grossièretés, quelle majesté.
un jour d'examen blanc j'ai quitté la salle en me retournant juste pour l'apercevoir une fraction d'instant, le temps de saluer les copains d'un geste de la main. je saluais, mais juste pour pouvoir la voir elle. ce qu'il s'est passé, c'est qu'elle me regardait partir. elle avait dû me regarder me lever, ranger en silence mes affaires dans mon sac de lycéen, et peut-être, probablement, me suivre des yeux jusqu'au bureau du surveillant à qui j'ai remis ma copie de philo. elle me regardait, sinon comment expliquer qu'elle me souriait déjà quand je me suis retourné pour la voir ?
on la voulait tous. moi j'ai eu ça. j'ai eu ça. ce sourire irradié. j'ai eu ça.

6/24/2006

coule la grasse vérité des siècles immondes

une intuition provoque le réveil : le grand boum est un big bang, à la fois la fin de la guerre et le jour nouveau. le son irradie encore la ville entière, disparu il bourdonne encore, ombre froide, dans les crânes des vivants. un instinct : celui de l'éveil. je sens que je peux sortir, confiant je franchis le seuil en ruine. je quitte les ténèbres pour la lumière. le ciel est gris, c'est une chappe, fine, laiteuse, définitive, certaine, étouffante. entre le ciel et nous, les quelques survivants, des ruines. de la grande rue qui fut prospère, animée, ne restent que des ruines. les ventres béants des maisons bavent les cadavres déshumanisés : la position des corps est impensable. la guerre contraint à voir, à faire face, à prendre conscience pourtant de l'inimaginable. l'impossible est désormais un fait qui impose au regard sa certitude, son évidence, sa reconnaissance et il faut bien s'y faire.
je marche.
j'enjambe pierres à terre qui furent des murs, des toits. je franchis cratères noir et sang, j'évite mal os sous mes pieds. oppressé je cherche l'odeur de l'air sous le vent lent mais ce que je renifle confond la poussière soufflée hors des crânes gris et le souvenir du parfum de la pluie. mes yeux se risquent au ciel mais ce qu'ils voient est désolation : les façades des immeubles ne dissimulent plus rien. dressées maladroites et fragiles, elles pleurent, me semble-t-il d'abord. en fait s'écoule des murs la peinture qui les couvrait. le flot est gras, boueux, organique, il descend jusqu'au sol avec la calme certitude de sa fin. ce qui coule ainsi n'est pas la rançon de la défaite. ce qui coule ainsi est le roulement imparable de la victoire, c'est la marche des armées glorieuses dans les rangs vaincus des soldats qui se rendent. les façades vomissent enfin leurs masques, révélant leurs vraies natures. je comprends dans le même mouvement que les ruines sont les vrais corps maladifs des maisons, les cratères les vraies structures malsaines des routes, les crânes sont les vrais visages morbides de ceux qui furent des hommes. la vérité sort enfin de sa planque et se montre telle. la guerre finie, plus besoin de se voiler, de se cacher. il n'y a plus rien à craindre. les fenêtres difformes aux façades sont des gueules puant l'enfer, des gueules qu'on avait voulu oublier, qu'on avait cachées quand notre peuple était le vainqueur, et qui aujourd'hui retrouvent leur vérité.
la cathédrale, à ma droite. dès l'entrée j'entends résonner l'orgue. son chant ne porte aucune émotion car il n'y a plus rien à ressentir. je crois entendre un choeur. je tourne la tête à gauche, vers le monument aux morts que je connais bien. mais mes yeux découvrent son nouveau visage qui est le premier, le seul, celui de toujours : c'est un ange bienveillant dont la tête qui est d'un aigle penche avec une compassion résignée vers la dépouille balante d'un soldat démembré porté comme un enfant.

5/25/2006

les films d'amour me font pleurer

les films d'amour me font pleurer, les cons. c'est pas tellement que je m'identifie. c'est pas tellement que je me projette. je pleure sur ce que je n'ai pas. ces filles des films, tout ça. de n'avoir rien vécu me fait pleurer de ne pas avoir même de regret. je pleure tout seul, loin après que le film est fini. je pleure et je me prends pour un con. elles sont si belles. elles sont si pleines de vie. elles molardent à ma gueule que la vie est la vraie voie. la vie. elles me jurent que vivre, c'est trop mortel. que se plaindre c'est pourri. mais moi me plaindre c'est tout ce qu'il me reste, laissez-lemoi encore un peu, s'il vous plaît. un jour je m'en ferai une, juste pour voir. juste pour lui montrer ce que c'est, la vie, quand on n'en a pas. un jour, c'est elle qui pleurera sur ce qu'elle n'a plus. et encore, perdre, c'est avoir vécu. elle aura encore raison et j'aurais encore fait une connerie. fait chier.

je suis la touche du piano

un si bémol tout en haut. la touche qu'on ne joue pas. frôlez-moi, j'ai besoin de vos doigts. aucun besoin de presser fort : mon coeur est un pétale cristallin, c'est l'effleurement qui l'épanouit. frappé, sa stridence est l'alarme de sa fragilité. j'ai sous ma nacre une poudre émouvante prête à s'épandre dans le ciel, légère. mon corps est lourd. mon âme est lumière. frôlez-moi même par pitié. frôlez-moi. frôlez-moi.

4/15/2006

barbecue dans mes chiottes

dans la cuvette des chiottes les grillons morts s'amoncellent. j'en vois un sur le sol de la salle de bain, sur le dos. il est long, noir, grand comme la main, immobile. alors que mon urine gicle sur le tas de grillons l'un d'eux se réveille et me saute à la main. ses mandibules plantent le muscle sans douleur. je le vois recommencer, plonger ses mâchoires luisantes dans ma chair, et je manque me pisser dessus. j'agite la main pour m'en débarrasser mais rien à faire. je décide de lui couper la tête. il lâche prise, j'observe la section rouge briller d'où aucun sang ne coule. son corps sec s'échoue mollement dans la cuvette sur les corps morts de ses frères infâmes. je tire la chasse et j'attends : l'eau lave l'email et s'évacue, mais lorsqu'elle remonte c'est pour charrier les mêmes cadavres souillés. l'amas stagnant laisse une trace brunâtre sur l'émail blanc. à mes côtés dort une fille qui s'appelle diane ou jeanne. je me lève la tempe battante et les mains moites. j'essaie de ne pas marcher sur tous les détritus qui jonchent le sol de l'appartement. mon effort est tel que je n'entends pas la voix de ma mère qui me dit reprends-toi.

4/07/2006

état d'ame et ta soeur

la seule femme qui m'ait jamais aimé n'est plus là pour me dire molo sur le sirop. à chaque verre j'espère la faire revenir pour qu'elle arrête mon geste. je sens presque sa main, elle n'est pas loin, elle va peser sur mon bras, allez, allez allez allez. au prochain coup peut-être ? si je bois, c'est pour arrêter de boire finalement. comment cesser quelque chose qui n'existe pas ? au moins je sais que puisque je bois il est possible, il est envisageable, disons il existe peut-être une succession d'éléments qui alignés dans l'ordre comme des bons petits soldats du hasard vaincront le dernier geste. si je ne buvais pas, aucun espoir d'arrêter. arrêter est ma chimère, mon utopie, cet horizon qui me sourit. à qui dit-elle ses mots doux aujourd'hui ?

4/02/2006

livrés à nous-memes

mon libraire va déposer le bilan. c'est une page qui se tourne. oh le jeu de mot est facile, la réalité l'est beaucoup moins. quand il y a quelques années mon libraire avait traversé une période financièrement difficile, un client l'avait sorti de la mélasse en lui prêtant 100 000 francs. c'était l'époque où l'on prêtait des francs, et où on en prêtait 100 000 à un libraire qu'on aimait bien. je n'ai pas 100 000 francs, ni même les quelques euros qui lui redonneraient courage. il ne me les a pas demandés, et je n'ai même pas pu les lui proposer par politesse. à force d'avaler trop de liquide je n'ai plus assez de liquide pour éponger les dettes de mon libraire.
il lui reste un mois à tenir avant que la situation ne devienne critique pour ses fonds propres. après, je lui paierai un verre, on verra.

4/01/2006

chambre à toucher

avez-vous déjà couché avec une fille sans coucher avec elle ? j'en étais sûr. moi oui. en plus elle s'appelait linda.
un 14 juillet arrosé, la chambre à coucher d'un ami, une fille amoureuse, ne me demandez pas pourquoi. j'étais encore jeune et elle moins vieille encore. nous avons passé la nuit collés l'un à l'autre. je me souviens bien de linda sur moi, et moi cynique au point de passer mes mains sur son corps sans jamais oser toucher ses seins.
quoi que vous en pensiez, sachez que je suis d'accord. j'ai caressé linda qui aimait bien ça, et dans ma débilité d'ado mes mains s'arrêtaient chaque fois à la frontière de son soutien-gorge. un soutien-gorge peu rempli mais tout de même. les seins de linda, je les ai imaginés frais, les tétons roses, pendant toute une nuit, mais je n'en ai jamais rien su. je n'ai su que la peau souple, douce. le bassin tendre. elle m'a dit que j'avais une grosse langue, c'est vrai que la sienne était adorable. je pensais être super fort, me contrôler à 100% malgré l'alcool et une érection spectaculaire impossible à masquer. j'ignore encore pourquoi j'ai fait ça. j'avais cédé à linda alors que je m'y étais refusé jusque là. peut-être les éclats du feu d'artifice. elle m'avait déclaré sa flamme en me tendant un briquet bien que je ne fumasse pas. je m'étais dit "que c'est con".
une nuit à caresser une fille qui ne demandait que ça sans jamais franchir les frontières stupides de la morale. cette nuit-là j'ai pensé que mon esprit l'avait emporté sur mon corps, belle connerie. conclusion, un lendemain sans rien de neuf sous le sommeil, une fille frustrée et un mec prétentieux de plus.
il m'aura fallu du temps pour comprendre que sous prétexte de la respecter je ne respectais que moi et ma pruderie mal placée. que j'avais râté l'occasion d'un plaisir, pire, d'un bonheur. qu'un ado ne sait rien quand il croit tout savoir et que les filles sont plus fortes que lui. je me méfie depuis des 14 juillet.

3/11/2006

fluctuat nec murgitur

le bonheur le bonheur le bonheur. le bonheur n'est jamais loin, entends-je dire. ok, mais où ? ma bière non plus elle est pas loin. et elle au moins, je sais où elle est.

3/09/2006

départementale to hell

ça m'a pris dans le bus. j'ignore pourquoi. d'un coup j'ai pensé à sandra. je n'ai pas pensé à son nom de famille en revanche. c'était la fille (la fille) qui voulait sortir avec moi quand j'étais à la fac.
sandra n'avait pas un joli visage. très lisse, blonde, les cheveux tirés en arrière, elle se tenait très très droite, un air un peu autoritaire avec de lourdes lunettes, monture noire et carrée. une grande bouche, les dents blanches grandes. bref, une fille comme on ne veut jamais rester trop longtemps à parler avec.
une autre fille que je targettais sans espoir et qui n'en avait rien à foutre et dont j'ai pour le coup oublié jusqu'au prénom m'a dit que sandra m'aimait bien. le choc. la seule fille qui m'aimait bien, je l'aimais pas bien. j'ai passé les semaines qui suivirent à ne rien fantasmer, un peu déçu.
ce matin dans le bus, sandra. et j'ai repensé à ce corps incroyable. des seins épais, levés très hauts comme elle se tenait très droite. une taille tendue et souple, un cul de ceux qui font qu'on sait, un beau jour, qu'on est un homme. des mains fines, lentes, qui flottaient derrière chaque geste. sandra. elle sentait bon, parfum frais, propre, et elle souriait toujours. elle était un peu à part parce qu'elle était moins conne. moi, j'étais à part parce que j'étais bien con. je me suis dit aussi dans le bus que j'avais perdu ma petite marguerite blanche deux ans plus tard. deux ans.
je suis sorti du bus. au totemland en face de l'arrêt j'ai pris un café calva. un autre. ensuite je suis allé bosser.

ça commence bien

je regrette d'avoir choisi ce template. je regrette d'avoir bu avant de m'en rendre compte. je regrette de boire pour oublier que je le regrette.
Cheerio.