6/30/2017

L'archange Larry terrasse le dragon romantique

Dans Le club, Leonard Michaels ne se contente pas d'être drôle, incisif et d'une troublante honnêteté. Il pose des mots simples sur des notions complexes de l'homme hétérosexuel. Car, oui, un homme hétérosexuel peut être habité de questions ardues, d'entrelacs de doutes mis aux prises avec des apories pleines d'angoisses, bref, des trucs pas simples. L'ami Leonard (qu'il me soit permis de l'appeler ainsi tant je me reconnais dans les lignes de ce roman, tout Yves que je sois et tous remords bus), l'ami Leonard donc aborde sabre au clair la notion puissante de "l'autre femme" : "c'est-à-dire celle qu'on n'a pas épousée. Selon vous tous, seule l'autre femme est intéressante. Mais s'il n'y avait pas une épouse au départ, l'autre femme n'existerait pas". Soit, et c'est en fait très vrai. L'air de rien Leo redonne ici ses lettres de noblesse à ce sacrement dévasté qu'est le mariage. Je n'ai plus les chiffres en tête mais ils sont effarants, on doit tourner autour de 50% de divorces après 5 ans de mariage sur Paris, peut-être 70% après 10 ans... Construire une histoire de couple sur la durée relève de l'épreuve à long terme, de la traversée du Pacifique à la nage. Et au bout : l'Amérique. Ca, je n'en sais en fait rien. Mais concernant cette histoire d'autre femme, il faudrait écrire un addendum. Qui dirait peut-être ceci : Larry (pourquoi pas, big up à Michaels dont c'était le surnom) sécurise son mariage en testant sa capacité de séduction auprès d'autres femmes. Oh, rien de dangereux pour son couple, juste une sorte d'hygiène égocentrique. Comme le fait remarquer le narrateur du Club à son ami Cavanaugh, tant qu'il ne retrouve pas la femme qu'il a rencontrée un soir, son couple s'en sort renforcé. Et puis un jour Larry rencontre B. Elle est différente. Elle le touche. Elle le regarde comme si des murs insoupçonnés s'effondraient soudain, et qu'elle découvraient, fascinée, que la lumière peut briller autrement sur le monde. Bref : il se prenait pour une ampoule 1000 watts auprès d'elle. Et ça lui faisait un bien fou, d'autant plus qu'il trouvait également, de son côté que B. savait allumer des feux nouveaux. Si l'on considérait la libido masculine comme un édifice, disons un immeuble à plusieurs étages, B. incendiait l'ensemble, de la cave au grenier, avec tout de même une prédilection des flammes pour le boudoir. Mais elle restait l'autre femme. C'était bon, c'était bien, c'était tout. Alors quand Larry s'est séparé, il n'a pas envisagé B. autrement que l'autre femme façon Michaels. Mais ils se revirent.
Arrive probablement un âge, ou disons un moment, où passée l'expérience de l'autre femme et d'une vie de couple première, une vie de découverte, les Larry se pointent devant leur fenêtre, un whisky tourne dans leur verre, et ils le sifflent sans se poser la question d'un quelconque romantisme. Ils balaient d'une main mûre le besoin de se rassurer, comme ils font le ménage chez eux : parce que c'est comme ça. Ils veulent vivre, intensément. Profondément. Proprement. Honnêtement. Leur regard ne se pose pas sur les lumières de la ville comme autant d'élucubrations, comme autant d'autres femmes possibles. Ils ne font pas voler leur esprit vers des cieux vaporeux où le monde serait meilleur. Ils sont sourds aux chants des sirènes. Ils se connaissent, et ils savent. Ulysse peut se rhabiller. Il n'y aura pas d'autre femme. C'est joli les concepts sur le couple mais au bout d'un moment il faut vivre. Larry pose le verre vide dans l'évier et téléphone à B.

6/24/2017

Ithaque cardiaque

Dans la dernière scène de Factotum, Chinaski, alter ego de Bukowski dressé en Matt Dillon, évoque la puissance de la littérature comme un absolu qui vous mettra en contact avec les Dieux. Il dit ça d’une voix posée, tandis qu’il assiste avec une gourmandise experte au spectacle d’une strip teaseuse dans un bar miteux de Los Angeles, seul, ou peu s’en faut (un client traîne à quelques chaises de là, tout aussi seul, comme un écho sec). Tout l’érotisme de cette séquence tient à ceci que Bent Hamer, le metteur en scène, a compris vers quelles profondeurs célestes pouvait plonger le spectacle d’une danseuse tournant autour d’une barre, fut-ce dans un clair obscur chargé et brumeux. Car on fume, dans ce bouge beige et fade. Et on boit, de la bière, à cinq cents, à la bouteille, et en silence. La charge sensuelle étrange qui caresse l’âme ne vient pas de la danseuse. Elle est jolie, rien de plus. Aspirée par son exercice, elle semble oublier qu’il existe un monde par-delà le podium où elle fait le job. Elle danse pour elle-même, et d’ailleurs pour qui d’autre, sinon deux poivrots muets qu’elle ne regarde jamais. Elle tourne, lentement, avec cette forme d’ennui serein qui appartient à ceux qui routinent leurs gestes machinalement et sans déplaisir. La conscience du travail bien fait. Elle tourne et elle oublie que dans ce monde hors des limites de son podium il y a des hommes qui la regardent. Elle prend son temps. Il y a quelque chose de très apaisé. Ce bar, c’est Ithaque. Ulysse est de retour, et il a bien galéré. Mais avant de retrouver Pénélope et l’ampleur de sa pauvreté, il profite cinq minutes. C’est un havre. Une étape. La parenthèse qui isole et soulage. Il est arrivé. Le protocole n’est que bagatelle. L’effeuillage de la strip teaseuse n’est pas le propos. Le propos, c’est que quand Chinaski la regarde, il ne voit pas un corps dénudé. Et pourtant : Dieu sait à quel point il les aime, ces corps, ces femmes. Ce qu’il voit, Chinaski, c’est le monde qui s’ouvre à travers la beauté des femmes. Un monde où les mots sont un aboutissement, une félicité. Un bonheur ultime et calme. Comme de contempler une femme qui se tord pour vous, généreusement, gentiment. Une forme de bienveillance admirable. Les mots, les corps des femmes, c’est la même chose. Il n’y a rien de plus beau au monde. Rien, absolument rien, et la danse d’une strip teaseuse est un poème majestueux à qui sait cela. Les autres, qu’ils trainent dans leurs bureaux bidons toute la sainte journée, qu’ils poursuivent leur quête de ne pas vivre, et surtout, qu’ils ne se posent jamais de question. Tout ici est volupté. Tout est luxe, calme, et tutti quanti. Tout est apaisé. Je pense à ces images alors que je sors d’un sitting avec une danseuse d’un établissement parisien hors de prix. Je me demande si les filles ici ont lu Bukowski. La première qui me dit qu’elle est devenue strip teaseuse grâce à Factotum, c’est bien simple : je l’épouse. En attendant, je passe commande d’une vodka à 22 €. En fouillant ma poche pour payer en liquide, j’attrape une pièce de cinq cents. Je souris à la serveuse. Elle n’a pas lu Bukowski.

6/21/2017

Barmania

On atteint parfois un tel point de tristesse dans la solitude urbaine que lorsque la barmaid tout juste jolie remplit votre verre d'eau sans vous demander votre avis, ça vous touche comme une reconnaissance de votre humanité et ça vous donne envie de vous répandre en larmes.