9/17/2007

chagrin pour soi

on en ose des trucs quand on a quatorze ans. on en a de l'audace plein le tann's, les jean's neige rock'n'roll et les patchs à tête de mort pour dire qu'on n'a pas peur, nous, d'envoyer le monde entier se faire foutre. les profs, les parents, la société, l'avenir : on empale tout sur un majeur dressé bien haut. mais allez donc dire à cette fille que vous l'aimez.
sur la photo de classe, on espère être le seul à la voir. on espère que les autres passeront à côté de son sourire si beau. elle est discrète, aux bras de ses copines, il y en a une qui la fait rire et heureusement parce que sinon elle ne supporte pas les photos, elle. sur les photos elle fait la tête quand on ne la fait pas rire. loin, loin, plus loin encore de ce jour de photo de classe quelqu'un que vous ne connaîtrez jamais l'entendra dire cette aberration : "je ne suis pas photogénique". vous en voudriez à ce type, pour un peu. lui, ce salaud, il aura le loisir de la regarder dire ça, et probablement rougir aussi. il sera là, l'oeil en coin, rien à faire de ce qu'elle raconte, juste il la verra dire "je ne suis pas photogénique" et il prendra beaucoup de plaisir à l'écouter dire ça. pas pour ce qu'elle dit, mais pour le plaisir de l'aveu. cet aveu complètement faux. il y a des millions d'aveux faux, comme ça.
sur la photo de classe vous cherchez les mots pour la décrire. ses yeux, sa peau, ses cheveux même, vous comprenez l'importance des cheveux, l'importance fondamentale des cheveux, la puissante douceur des cheveux. vous gagnez deux, trois ans de maturité en comprenant l'importance des cheveux, grâce à la photo de classe. bref vous reprenez le portrait : l'élégance du port, la luminosité du sourire, non, la lumière, c'est plus juste : la lumière du sourire, oui, enfin un mot juste, vous continuez, vous cherchez, et puis de guerre lasse vous laissez tomber. elle est belle, un point c'est tout. c'est à peine si vous remarquez que sa copine accrochée à son bras a déjà des seins plus ronds qu'elle, et pourtant : cette ligne légère sur le tissu, vous vous en souviendrez longtemps. Vous serez pour longtemps touché sans le savoir par la grâce des petits seins, et vous le lui devrez, à elle. ça mettra du temps, vous verrez. mais vous verrez. les petits seins bientôt vous bouleverseront au-delà de tout.
juste belle. et puis un jour vos copains se mettent à plaisanter. ils l'ont vue, eux aussi, et pas que sur la photo de classe. ils vous l'arrachent, elle n'est pas qu'à vous. c'est violent. c'est douloureux. eux ne voient pas les seins, ils se moquent même de ses petits seins. mais le reste ne leur échappe pas. ils ne savent pas pourquoi mais ils savent qu'elle est au-dessus. vous, vous savez pourquoi : elle est juste magnifique cette fille. pour ne rien montrer vous donnez le change. "oui, pas mal". pourvu qu'elle ne sache jamais que vous avez dit ça.
un autre jour l'un d'entre eux lui déclarera ses sentiments. pour sa première fois il fera les choses dans l'ordre, c'est-à-dire mal. vous apprendrez qu'elle l'aura éconduit gentiment. sans moquerie. et vous vous moquerez de lui. pour mieux masquer la jalousie évidemment. lui, il l'a fait. ca aurait très bien pu marcher. quel soulagement.
la fin de l'année approche. impossible de ne rien faire. prendre le risque de ne rien risquer, impossible. ca peut marcher. on ne sait jamais. si elle vous jette, la honte ne durera pas, c'est la fin de l'année. vous tentez une lettre. vous enflammez un poème. vous consumez une chanson. un peu et vous écririez une ode. ça vous obsède, ça vous retourne la tête, vous en bandez par avance, et puis par mégarde voici que vous vous relisez. vous pleurez, vous raturez, vous rayez, vous sabrez. à la fin ne restent que trois mots. dans très très peu de temps vous les aurez oubliés parce que ce dont vous vous souviendrez est tellement plus important, c'est ce geste complètement dingue : vous glissez la lettre dans sa poche. toute la journée se déroule autour de ça : vous l'avez fait. si vous aviez encore une pointe de fierté vous iriez retrouver celui qui, il y a à peine quelques semaines, lui avait déclaré sa flamme et, fi des moqueries, vous célébreriez volontiers votre courage, vain, oui, mais ensemble.
votre lettre n'est pas signée. ça vous laisse une porte, une issue de secours. ça vous permet de nier, au cas où, comme de dire "c'est moi". bien joué. mais vous n'oserez jamais dire "c'est moi". le lendemain elle vous coincera entre deux portes, entre deux cours, vous n'aurez pas l'idée déplacée de regarder ses seins et pourtant vous vous en souviendrez, des années plus tard vous vous en souviendrez encore, et c'est à peine si vous en parlerez tant l'émotion sera forte encore. les émotions d'ado, quelle déflagration, tout compte fait.
mais donc elle vous coincera entre deux portes et elle vous dire "merci pour la lettre." d'ailleurs elle rougira un peu. et vous aussi, parce que jamais vous n'aurez vu jusque là quelque chose d'aussi beau. oui, vous vous le direz : d'aussi beau. quel autre mot ?
le jour d'après vous lui demanderez comment elle a su. "le style. ça ne pouvait être que toi. et puis tu as rougi."
aujourd'hui encore vous vous rappelez cette histoire avec un pincement. elle vous a percé à jour sur le style et vous avez adoré ça. cette fille, vraiment. ça l'a touchée, ce style, en trois mots. incroyable. et vous, des années après, ce frisson, toujours, sous la peau. oui, vous l'avez atteinte sur une audace. combien peuvent s'en vanter ? mais tout de même : vous n'auriez pas été contre un baiser.

2 comments:

math said...

Trève de suspens Yves ! Quels sont ces trois mots qui suffisent à faire chavirer les coeurs ?

yves remords said...

trois mots pour un coeur, trois autres pour un autre coeur, math ! lesquels aurais-tu mis ? quels sont ceux que t'inspire le coeur auquel tu penses ? quels sont les mots qui ne parlent que de lui et d'aucun autre ?