10/06/2008

dorsalino

ça n'avait pourtant rien mais rien à voir avec son visage. le visage, on ne le voyait pas, c'est bien simple. oh bien sûr qu'on le voyait, je veux dire oui, il y a bien son visage, son profil, bouche ouverte peau du cou vissée nez chassé sous une ombre pas exactement idéale et une oreille surprise en flagrant délit. franchement on n'y trouverait rien à redire. c'était son visage, point. son visage, quoi d'autre ? il était posé là, dans une logique parfaite, incontestablement au dessus de la nuque, un visage sur un crâne, comme tant d'autres visages, avec son lot de cheveux noirs, sa peau tirée avec une élasticité et une souplesse tout de même assez agaçantes, ce grain de lait doux et chaud et tendre, l'ombre des grands cils encore un peu enfantins et cette si jolie bouche et plus précisément ces lèvres qui moi me faisaient fondre au premier pli mais de quoi se plaignait-elle à la fin ? de quoi se plaignait-elle vraiment ?
il fallait que je déchire cette photo. elle n'aimait pas sa tête. elle ne supportait pas sa tête dessus. son visage. beuark. s'il me plaît, fais ça pour elle.
son visage ? mais bon sang mais qu'elle regarde bien ! oui c'était bien elle et oui, il y avait eu certains jours des lumières infiniment respectueuses. des lumières eunuques, pensais-je, dont toute jalousie sexuelle est abolie, des jours qui avaient cessé de lutter pour se livrer à la belle et simple et pure contemplation de ce qui était beau et simple et pur, comme, tenez, le visage de v. ces lumières glissaient encore leur élan généreux sur certaines photos inaltérables. quand bien même ces douceurs caressantes jauniraient un soir leur éclat, resterait leur inaliénable douceur, et v emportera avec elle dans les siècles des siècles un hommage éternellement lumineux. affadies les photos de v garderont toujours la lueur impensable des étoiles qui meurent.
et pourtant, ce n'était pas le visage. le visage n'était là que parce qu'on ne coupe pas le visage de v sur les photos, enfin. quelle idée. il était là parce qu'il le fallait, je veux dire : anatomiquement, il le fallait. ce n'est pas une question de saisir la plus parfaite expression du visage de v, sur cette photo précise. on ne le voyait pas, ou plutôt on le voyait, il était bien là, normal, à sa place de visage, mais on ne le regardait pas. qu'attendait-elle ? qu'allait-elle chercher ? parler de son visage insupportable, inacceptable, parler de ça, là ? exiger qu'on déchire la photo à cause de son visage ? mais avait-elle seulement vu son dos ?
toute la photo débordait de l'éclat fascinant de son dos. chaque millimètre, chaque grain, chaque pixel éclaboussait à la gueule la blancheur sans défaut de son dos. je n'ai pas souvenir d'une émotion si indécente devant un dos, fut-ce sur papier. un dos saisi à la hâte, presque par hasard, en tout cas sans qu'il s'y attende. de la nuque fébrile aux reins interdits, impossible de regarder cette photo avec honnêteté. hors de question. au-delà de mes forces. si je regarde ce dos, si j'ose attarder un oeil sur les épaules rondes, je formule déjà un baiser. je sens déjà mes lèvres avancer humbles et humides. si je regarde à la dérobée, et comment autrement, la courbe de la nuque, je vois alors le feuillage délicat des mèches noires jetées à la diable dans une harmonie incompréhensible. mes mains alors serrent le papier un peu plus fort. des pouces sur le recto je dessine de tendres caresses. si je brûle mes sens devant ce dos, si je souligne l'ombre fragile de la colonne, alors ma respiration s'enfonce, chauffe. il m'est insupportable de regarder ton dos, v, trop longtemps. ton visage sur la photo de me regarde pas. tu regardes autre part, loin, j'ignore où, je m'en fous, tu ne t'occupes pas de ton dos. tu oublies que ton dos est à découvert. De ce silence du regard naît une injustice, une supériorité que personne n'a demandé mais qui se pose comme ça : moi je suis en mesure de te regarder à pleines mains.
mais ce serait une vulgarité que la pénombre qui baigne ton dos empêche. alors je lèche doucement ton dos comme je le lapperai peut-être, à petite gorgées de douceur : la nuque, les mèches comme des petites flammes de nuit, l'onde des épaules, le rythme lent des os, le vertige de la colonne, les reins qui portent le nom de mes mains. et je sens dans mon ventre gravir un respect ultime et parfait.
un visage ? quel visage ? continue de regarder ailleurs, v, aussi loin que tu peux. moi je garde la photo.

1 comment:

Loïs de Murphy said...

Je suis comme on dit bêtement une "olfactive", donc ce texte me parle. Je suis "espantée" par contre que le personnage masculin puisse avoir un odorat aussi développé en buvant de l'alcool.